Recommander

Qui suis-je ?

Guy Courtel

 

Politique

Mardi 21 mars 2006

Contre les soumissions de la pensée

Jospin ; Raffarin ; Sarkozy ; de Villepin ou tout autre : qu'importe !... Considérer les individus en tant que Sujets agissants isolés à titre quasi-exclusif pour ce qu'ils sont et font, c'est dans une certaine mesure participer de la reproduction indéfinie de ce que l'on voudrait ici dénoncer ; de ce contre quoi on souhaiterait là résister. Car les répertoires d'actions dans lesquels ceux-ci puisent, pour l'essentiel, les dépassent en tant que résultantes d'idéologies organisatrices qui les ont largement précédé et qui ont configuré la société telle qu'on la vit à tel instant, dans un état de stabilité relative.

Celle ou celui qui souhaite emporter la conviction, durable, qu'il faut s'élever contre tel ou tel projet doit garder à l'esprit que tel "locataire" n'apporte rien de déterminant en tant que Sujet isolable pour penser. Il faut en fait appréhender un système dans sa globalité ; dans une perspective compréhensive. Ainsi le jugement individualisant ne saurait réellement bousculer les fondements de ce que tel ou tel peut penser du personnel politique sur le seul plan affectif : ledit plan affectif se passe de raisons.  Et celle ou celui qui apprécie tel leader charismatique ne s'entendra pas conter que  ce dernier est disqualifiable - et inversement - si la "démonstration" n'a pas su dépasser le cadre étriqué d'une position dé-raisonnée.

Certes, "toute révolution est d'abord individuelle", mais les formes collectives de résistance présentent ensuite cet autre intérêt  bien connu que le Tout est plus que la somme des parties (il peut être "moins", mais il est toujours autre). Encore faut-il que les parties soient reconnues comme autant de composants qui, lorsqu'ils s'agrègent, sont en capacité de produire des formes nouvelles. Ces formes nouvelles seront d'autant plus opératoires que les parties et le collectif auront saisi la mesure de ce que chacun peut apporter en terme d'engagement, et qu'on aura laissé chacun porter cet engagement, si humble soit-il.

 

Par DAI
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 23 septembre 2006

 Contre les soumissions de la pensée

 

L'article qui suit propose une analyse du discours prononcé le 3 septembre 2006 par Nicolas Sarkozy à l'occasion de la clôture de l'université d'été de l'UMP. L'objectif était de démontrer que s'astreindre, se restreindre au texte - que celui-ci ait été soigneusement écrit, pensé, "pesé" - permet tout de même de faire émerger, par-delà le voile premier de la séduction, part d'un système de représentations et de valeurs qui préside à une philosophie politique très cohérente, sans ambiguïté.

Les citations qui figurent entre guillemets et en italiques sont toutes extraites du discours étudié, dont la retranscription intégrale peut être consultée sur le site de l'UMP : http://www.u-m-p.org/site/GrandDiscoursAffiche.php?IdGrandDiscours=229 .

 

Le président de l'UMP Nicolas Sarkozy a prononcé le 3 septembre 2006 le discours de clôture de l'université d'été de l'UMP, réunie à Marseille. Un discours très... « attendu » : 6000 personnes ont pu applaudir l'entrée en scène de l'acteur[1], galvanisées par l'« Envie d'avoir envie », chanson qu'interprète le chanteur Johnny Hallyday, gloire nationale. Nicolas Sarkozy semble aujourd'hui avoir intégré mieux que quiconque ce principe selon lequel il ne saurait être discours efficace de candidate ou de candidat à l'élection présidentielle sans que l'entreprise de séduction ne soit intimement liée à la figure sans faille du leader charismatique, servie ici par une lourde logistique de politique-spectacle.

 

Les universaux d'un homme vrai

« Meilleur produit d'appel du parti »[2], Nicolas Sarkozy est un homme... vrai : « Vous voulez la vérité ! Cela tombe bien : je refuse le mensonge ! ». Que faut-il retenir ? Qu'il n'a pas peur des vérités même si celles-ci sont difficiles à dire. En cela, il ne propose jamais rien de moins que d'adresser à toutes et tous, avec « émotion », « le fond de ses convictions », « en toute liberté », et ceci « sans la moindre arrière-pensée »[3]. C'est donc armé d'un parler-vrai - qui ferait fi de tout calcul - que l'homme se pose en remède idéal à ce qu'on appelle communément "la crise de confiance" à l'égard du politique, car tant de qualités en appellent en dernière analyse à ces autres qualités dont le citoyen estime être le plus en manque à l'égard de la classe politique : honnêteté, droiture, courage (politique, patriotique...).

 

 

De l'université d'été, enseignement universitaire ayant lieu pendant les congés d'été avant que l'expression ne désigne par analogie stages et autres sessions de partis politiques, le président de l'UMP a retenu la posture de l'enseignant, en endossant des habits... d'historiographe éclectique ! Et de servir ainsi un prêt-à-l'emploi, sorte de bric-à-brac allant de la Renaissance à Tien-An-Men en passant par Michel-Ange, par la Révolution, les deux Guerres, Guy Môquet, Mai 68, le drame algérien, la Guerre du Vietnam, le Moyen-Âge, les « 35 heures forcées », Jean Jaurès, Léon Blum, André Malraux, le général De Gaulle, le poète Senghor, Mao, Fidel Castro, Jean-Paul II, le printemps de Pragues.

De Jaurès à Jean-Paul II, ce catalogue de tant et tant d'illustres références que l'homme convoque pour toutes et tous - à chacun selon ses représentations, ses valeurs et/ou ses appartenances, hors "les extrêmes" - remplit une fonction essentielle : illustrer l'universalisme de la pensée sarkoziste ; celle-là même qui peut par exemple "réunir les contraires".

Très concrètement, on y trouve d'abord ces références qui "gauchisent" l'artisan de « la rupture » (voire qui "droitisent" la gauche...), sans toutefois que soit concédé, sur le fond, quoi que ce soit à une idéologie conservatrice dont Nicolas Sarkozy est pourtant plus familier dans le cadre de son action politique. Les ficelles sont assez grosses et la stratégie du détournement prévaut. On peut présumer qu'elle sert efficacement l'effet recherché dans la mesure où il s'agit davantage de frapper les esprits sur le mode de la communication, à l'aide d'une partie de ce qui fait la mémoire collective au sein de la mythologie nationale, que de privilégier un certain degré de véracité idéologique, historique, propre aux références mobilisées.

Examinons ainsi quelques-unes de ces références dans le texte et leur emploi, en précisant en préambule ce choix d'avoir écarté tout commentaire relatif au concept de "Renaissance", tant celui-ci est extraordinairement lâche et sujet à caution - temps assez court pour certains historiens ; long pour d'autres, sans oublier que l'on peut déterminer plusieurs Renaissances ; que certains auteurs déclarent le concept-même inopérant dans sa définition temporelle[4], etc.

Lorsqu'il s'agit par exemple de dénoncer « les 35 heures forcées » (... qui visiblement ne sont qu'une entrave pour le travailleur et sa "liberté" de travailler davantage), ce sont très étrangement Jean Jaurès et Léon Blum - lesquels s'adressent dans les citations choisies à des... lycéens ( !) pour leur expliquer la valeur de l'effort - qui servent l'imparable démonstration alors transposée au monde du travail : l'idéologie interventionniste d'« une partie de la gauche  », - contre Jaurès et Blum, donc - ne propose que « nivellement » et « égalitarisme ».

Nivellement, égalitarisme

"Nivellement", dans la mesure où les 35 heures brideraient les individus au sein d'un monde du travail mythifié dans lequel il est implicitement laissé à croire que toutes les couches sociales connaissent des conditions également propices à l'émergence d'une volonté toujours renouvelée de dépassement et d'« exaltation » dans l'effort. Car si Nicolas Sarkozy « ose le mot [travail] car il ne [lui] écorche pas la bouche (...)[, s'il a] toujours fait du travail une valeur cardinale de sa vie », ne peut-on penser, sans être accusé de lui faire un mauvais procès, qu'il est des « valeurs cardinales » qui pour certains se développent au regard d'un certain confort de vie hérité ; de la possibilité de faire des choix, lorsque pour d'autres travailleurs la valeur cardinale trouve son terreau sur un mode plus... aliénant, qui ne répond pour l'essentiel qu'au besoin - si peu ambitieux ! - de se loger et de se nourrir ? Cette réflexion pourrait en outre être élargie à l'examen plus général de l'inégale répartition des capitaux (économique, social, culturel, symbolique) selon la typologie proposée par Bourdieu. Nicolas Sarkozy s'emploie en fait à ce qu'il dénonce, soit à niveler en artificialisant le réel. Ce faisant, il vise un auditoire et un électorat de classes moyennes et aisées qui ne connaissent pas encore les affres de la paupérisation et peuvent ainsi entendre l'exhortation au « plus » de travail, qui offre l'espoir de ne pas connaître demain une trop grande proximité avec les populations les plus précarisées, voire de s'en distinguer un peu plus dans un processus d'ascension sociale. Les termes du contrat proposé sont clairs : « Je vous propose de gagner plus si vous travaillez plus. Je vous propose de ne plus payer aucun impôt ni aucune charge sur les heures supplémentaires. »

 

 

"Egalitarisme", ensuite, dans cette autre mesure où le temps se serait pour le président de l'UMP bien commodément arrêté à gauche aux premières heures de mai 68 et ses excès issus d'une irrépressible et légitime volonté de se libérer du carcan étroit de structures anciennes, porteuses d'un ordre inique. C'est pourtant à partir d'un tel préalable, dégraissé de tout complexe, que Nicolas Sarkozy entreprend ensuite de faire intégrer à la foule en émoi le portrait d'une gauche de 2006 « qui demande aux enfants ce qu'ils ont envie d'apprendre, qui dit à l'élève qu'il est l'égal du maître » (sic), ce qu'il oppose à son propre projet : « le développement entièrement libre des puissances individuelles », selon une formulation empruntée au... véritable Léon Blum ! L'homme entre alors en pleine résonance avec ce qui fait depuis toujours le fond idéologique de l'extrême-droite : une lutte effrénée contre l'« égalitarisme », entrave à la libération des puissances individuelles[5]. Ce n'est autre que ce même courant de pensée qui s'exprime lorsqu'est dénoncée la « partie de la gauche » qui mènerait en outre une « guerre » inadmissible à « l'élitisme républicain » sous prétexte qu'il « traumatiserait les mauvais élèves » : le mauvais élève est ici une "essence" de mauvais élève et il est alors tout naturel qu'une politique ambitieuse s'assure que les mauvais élèves, caractérisés par ailleurs et avant tout par leur défaut de volonté (... qui constituerait une cause essentielle), « ne puissent pas empêcher ceux qui veulent étudier de le faire ».

Grand et fort

« (...) faire de [son] existence quelque chose de grand et fort » : par-delà cette vision binaire du "bon" ou du "mauvais" élève, et si nous ne l'avons abordé explicitement dans les paragraphes qui précèdent, le discours de Nicolas Sarkozy se fonde par ailleurs sur l'éloge permanent de la force, de la puissance, du dépassement, de la conquête, de la grandeur ou de l'invincibilité. Il apparaît clairement que le monde idéal selon Sarkozy n'est pas un monde de faibles. La perspective de « (...) construire ensemble une société où chacun recevra selon son mérite » (... « (...) et où chacun aura sa chance » !...) peut dès lors avoir de quoi nourrir quelque inquiétude... D'autant que la grandeur trouve toute sa mesure dans l'exaltation d'une morale sacrificielle, à travers notamment la parabole de l'adolescent qui doit être en mesure, à l'image de Guy Môquet, de donner sa vie sans regret («J'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c'est que ma mort serve à quelque chose. 17 ans et demi... Ma vie a été courte ! Je n'ai aucun regret si ce n'est de vous quitter tous » - Guy Môquet), ou à travers encore les données statistiques de jeunes gens mobilisés ayant trouvé la mort en 14-18, énoncées comme telle glorieuse performance qui serait moins le fait de victimes "agies" que d'acteurs héroïques : « Sur 1,3 million de morts un tiers avaient moins de 30 ans. En 18 on mobilisa les jeunes Français à 18 ans. ». Nicolas Sarkozy tente ici d'insuffler à la jeune génération, dans son monde de guerre perpétuelle, l'envie (...« d'avoir envie ») d'en "découdre", et d'envisager tout nécessaire sacrifice de soi, pour oeuvrer ainsi à quelque chose de « grand et fort » (... « En 40 les premiers résistants avaient à peine 16 ans », « Les cinq martyrs du lycée Buffon avaient entre 15 et 18 ans quand ils furent assassinés par l'occupant »...).

 

 

Jeunisme

Pour autant, l'auditeur doit comprendre que le fait d'évoquer ainsi la jeunesse ne doit pas être confondu avec le "jeunisme", cette idéologie qui distribue des "droits" (généraux et donc acquis) au lieu de promouvoir les "chances" de concourir (...soumises aux aléas de l'échec... individuel) : « (...) Au coeur de cette pensée unique qu'ici je veux dénoncer, il y a le jeunisme (...). » Nul « jeunisme » donc, nulle démagogie racoleuse lorsque le président de l'UMP dresse le culte univoque d'une Jeunesse toute puissante qui, « fiévreuse », accomplit la Révolution Française et qui, celle-ci « terminée », s'éveille de ses « rêves de gloire et de conquête » pour se retrouver... « soucieuse » !... Puis elle se relève « pour inventer le romantisme, la peinture moderne, la révolution industrielle ». Nul jeunisme ici encore lorsqu'il s'agit de dresser ce "constat" qu'au XXè siècle, ce sont des « savants de 26 ans » qui refont le monde !... Tout cela est bien ponctué par quelques réflexions philosophico-oniriques, telles : « Après l'armistice, une fois de plus assise sur un monde en ruines, cette jeunesse meurtrie, à peine sortie du massacre était convaincue que le monde était absurde et que l'homme était seul. », mais... il n'en reste pas moins que la Jeunesse sait à nouveau « se relever » pour « faire jaillir de sa souffrance et de son doute le surréalisme, le cubisme. ». Le leader de l'UMP sera malheureusement contraint de concéder - non sans profondeur - que la Jeunesse n'aura hélas pas su... « mettre la guerre hors-la-loi » !

 

 

Nicolas Sarkozy, 51 ans, devrait pourtant savoir que s'il n'est aucune flagornerie cachée (... du fait d'un "parler-vrai"), le "candidat à la candidature" le plus crédible en vue d'accomplir la Révolution de demain ne devrait donc être, selon ce que l'Histoire « nous apprend », et en toute logique, qu'un... jeune de 26 ans au plus ! La rhétorique martiale-même de Nicolas Sarkozy nous le confirme si besoin, pour peu que l'on s'autorise à notre tour le recours à ce type d'analogie... : « Les soldats de l'An II n'étaient pas plus vieux [que les fédérés marseillais en 1792] et ils étaient commandés par des généraux de 25 ans. »

L'Art... d'entreprendre

Cela semble ensuite acquis et précieux : la France, la société, le monde ne forment qu'une seule et vaste entreprise ! Il faut donc apprendre à être l'entrepreneur de soi et "entreprendre la société"... Bien sûr, cela conditionne une certaine approche de l'art et autorise certains rapprochements. Il convient ainsi de soutenir l'artiste en cela qu'il compte s'adonner à son art au sein d'une... « société de créateurs et d'entrepreneurs ». On assiste alors à un étrange renversement : le "créateur-entrepreneur" doit être ici et avant tout assuré de "droits" : « je vous propose (...) le droit à la création. Vous voulez être des créateurs ! Je veux vous donner les moyens de réaliser vos projets parce qu'ils portent en eux le monde de demain. Je vous propose de construire une société de créateurs et d'entrepreneurs. » Aucune sphère ne doit par ailleurs être oubliée : « Je vous propose que chaque université soit dotée d'un dispositif d'aide à la création d'entreprise. » (... car il semble en outre qu'il soit grand temps, pour le président de l'UMP, que l'université s'interroge sur la visée et sur le "problème" réel de l'étudiant qui s'engage dans de longues études : « (...) le jeune qui allonge indéfiniment ses études a peur du monde du travail (...). ». Se pourrait-il qu'il ait peur de... ne pas en trouver ?). L'acte de création s'en trouve ainsi bien circonscrit et pourvu d'une visée toute tracée, pour laquelle il est proposé de « créer partout » des Maisons des créateurs... Mais... - et les autres, alors ? Les autres ne sont que « spectateurs » et "déméritants", car au sein de la Rupture libérale, de la Révolution conservatrice sarkozystes, c'est bien la partition entre les forts (les « acteurs ») et les faibles (les « spectateurs »), tous individus individualisés qui ne font face qu'à eux-mêmes, qui doit naturellement déterminer l'ordre social (... et tenir lieu de projet solidaire !).

 

 

Lâcheté

Il en est ainsi du défaut d'"intégration" du jeune, qui le renvoie en dernière analyse à sa seule responsabilité (... d'« acteur » pleinement conscient), car l'individu est fondamentalement, seul et en lui-même, la cause, tel cette partie de la jeunesse qui « souffre le plus » sans toutefois vivre une crise de l'intégration, mais une crise, inexpliquée (... qui devient donc litanie commune) « du rapport à soi et du rapport aux autres, une difficulté croissante à vivre en société, à vivre avec soi, même parmi les autres ». Dans ce même courant de pensée, on ne peut s'autoriser à penser que les émeutes de novembre 2005 aient pu constituer quelque semblant de révolte "protopolitique"... Aucune détermination sociale ne saurait en fait expliquer l'inexcusable « lâcheté » du jeune émeutier. Et d'en oublier sciemment que ce mouvement de révolte, vaste réactif, avait moins vocation à « changer le monde » qu'à exprimer une... révolte !... Qu'elle pouvait ainsi, à ce seul titre, être entendue, analysée, et donc reconnue... : « On ne change pas le monde en brûlant la voiture du voisin, en renversant la table, en insultant son professeur. C'est une lâcheté qui finit par devenir une complicité, que celle-ci qui consiste à excuser l'inexcusable. Je n'ai pas l'intention de me taire devant des comportements inacceptables. ». Le jeune au comportement inacceptable doit simplement être remis dans le rang à goûter davantage à cette ferme répression qui lui a manqué, de celle qui doit sonner comme un rappel de l'ordre établi et légitime - que cet ordre puisse mener à ne plus être reconnu dans sa personne, à être dépourvu de l'estime de soi, à subir telle violence sociale quotidienne qui engendre d'autres violences, etc. On l'aura bien compris : au sein de cette ode à l'idéologie punitive, la notion de "classe en danger" ne saurait bénéficier de quelque primat sur la notion de "classe dangereuse"... D'où la relative "surdité" consécutive aux violences urbaines, qui donne raison au président de l'UMP au moins sur un point : les violences qu'a pu commettre une frange de la population reléguée, contre les autres et contre elle-même - population que l'on doit pourtant situer au centre des rapports sociaux - ne change pas le monde !

 

 

La Rupture et la Révolution selon Nicolas Sarkozy

La Rupture libérale de Nicolas Sarkozy s'incarne dans la naturalisation du libre-échange, même lorsqu'il s'agit de vanter la responsabilité écologique (libre-échange qui n'est pas un juste-échange[6] dans la mesure où ladite liberté est la liberté des puissants...) : « la première [proposition], c'est que le libre-échange ne puisse pas s'affranchir de la responsabilité écologique. ». Le libre-échange est en outre étonnamment rapproché de cette autre exhortation vertueuse : « (...) que la loi de la concurrence et du profit ne soit pas la seule loi du monde » !... La Révolution conservatrice s'incarne, elle, dans un retour au labeur de l'homme "libéré" (lire "individué") qui comprend enfin qu'il est un débiteur soumis à la loi première de l'insécurité : « Je veux dire par-dessus tout que tout se mérite, que rien n'est acquis, que rien n'est donné. ».

Débiteurs, soyez donc préparés à la nécessaire Rupture de la société de demain qui verra l'avènement d'un vaste champs de loups solitaires, égarés et affamés, se disputant leur pitance quotidienne dans un monde... libéré de toute "entrave" !

 

A moins que vous ne fondiez encore quelque espoir à l'écoute de ce conseil avisé : « (...) vous changerez le monde si vous ne laissez personne vous voler vos rêves » !...

© GC 2006



[1] « Acteur » est entendu ici selon le sens goffmanien : acteur autant au sens de l'individu qui agit qu'acteur au sens de l'individu qui évolue sur un scène.

[2] Selon le mot de Philippe Ridet, in Université d'été : quel bilan ?, lemonde.fr, 30 août 2006.

[3] Citations extraites du discours prononcé le 6 mars 2005 au Conseil national de l'UMP.

[4] La référence savante sert à donner quelque emphase et une caution au "tout est possible" et plus largement à la rhétorique du renouveau, du changement, de la rupture, thèmes dont on attend généralement qu?ils suscitent une identification très forte de la part de la jeunesse, comme cet autre thème relatif à la volonté de puissance, ainsi que nous le verrons plus avant.

Par DAI
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 18 juillet 2007

Contre les soumissions de la pensée

Dans un récent édito du « journal de résistance et de mobilisation positive »1 (sic), mieux connu sous le nom de Marianne, Jean-François Khan évoque à raison de récentes mesures gouvernementales – donc des faits –, lesquels atténuent enfin les effets de la rhétorique plutôt efficace du « procès d’intention » initiée en son temps par Monsieur Nicolas Sarkozy candidat. Ces faits présentent cet autre avantage de dégoupiller le discours fallacieux qui consiste à dire ou à laisser croire que l’Etat français n’aurait de toute façon et pas davantage que d’autres Etats quelque réelle latitude pour agir dans le contexte d’une économie mondialisée et sous cet autre joug des directives européennes qui paralyseraient peu ou prou tous les champs du possible. Les mesures en question ont trait, notamment, à la quasi-suppression des droits de succession, à l'abaissement du « bouclier fiscal » (abaissement de 60 à 50% des revenus du montant maximum d'impôts directs payé par un contribuable), à des réductions de l’impôt sur la fortune « ISF » (abattement porté de 20 à 30% sur la résidence principale, par exemple), votés à l'Assemblée le vendredi 13 juillet 2007. Preuve est faite – si besoin était – que les politiques, avec les moyens de la politique et une bonne dose de « volontarisme », font encore la politique – et cela dans le seul cadre d’action « étriqué » ( ?) de l’Etat national.

Il est ensuite tout à fait remarquable que les mesures ci-dessus évoquées s’inscrivent dans une évolution tendancielle lourde qu’évoque tout aussi opportunément le même Jean-François Khan en rédigeant quelques lignes à propos des résultats de la récente étude de Camille Landais, cet économiste qui a eu l’extrême courtoisie de ponctuer d’un point d’interrogation le titre qu’il a donné à son travail : « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? »2. L’intérêt des données mises en évidence par l’étude est que le recours à l’idéologie – de droite comme de gauche, voire de centre ! – n’est pas nécessaire pour comprendre ce qui est à l’œuvre. L’étude, qui est une analyse de l'évolution des hauts revenus à partir de sources fiscales exhaustives, révèle en effet « un fort accroissement des inégalités de revenus depuis 8 ans, du fait d'une augmentation très forte des revenus des foyers les plus riches depuis 1998 (…). Cette explosion des hauts revenus est essentiellement concentrée au niveau des foyers du dernier centile, qui voient leur part dans les revenus totaux considérablement augmenter entre 1998 et 2005. En particulier, les 0.01% des foyers les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % sur la période, contre 4.6 % pour les 90% des foyers les moins riches. » Et l’auteur d’ajouter dans cette présentation liminaire que « notre travail révèle (…), fait nouveau, [que] la très rapide augmentation des inégalités de salaires a également fortement participé à cette augmentation des inégalités de revenus. De ce point de vue, la France rompt avec 25 ans de grande stabilité de la hiérarchie des salaires. Tout en restant un pays plus égalitaire que les pays anglo-saxons en termes de distribution des revenus primaires, la tendance actuelle n'exclut pas que la France puisse converger vers les modèles anglo-saxons. » Sur le terrain de la justification idéologique, on peut toujours arguer que ces « 0.01% des foyers les plus riches [qui] ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % sur la période, contre 4.6% pour les 90% des foyers les moins riches » ont participé et participeront de l’effort pour la croissance qui bénéficierait à terme à toutes et tous. Mais pour quelle raison ce bénéfice adviendrait-il, et qui plus est assorti d’un rien de « décence » quant aux écarts considérés ? L’idéologie redistributive n’est-elle pas stigmatisée comme peut l’être par ailleurs la notion de justice sociale, commodément caricaturée par le discours non moins stigmatisant de l’ « égalitarisme » ? Quels seraient donc les signes annonciateurs de moindres inégalités – de revenus, pour ne soulever ici que de cet aspect-là ? En fait, on oublie sciemment de préciser que les « freins » ne sont pas quantitatifs et que s’ils ne le sont pas, ils conduisent rapidement à constater que les freins touchent au modèle, celui-là même qui n’est pas « imposé » par une force invisible, mais décidé par le pouvoir politique. Sa reconduction du modèle et son reforcement supposent le développement de tels "freins". La redistribution fracassante aujourd’hui décidée par le gouvernement donne raison à celles et ceux qui délivrent de ce point de vue des projections alarmantes : cette redistribution est une redistribution endogène, qui peine à définir des limites et qui confirme une dynamique de fond qui n’a cure du gouffre inégalitaire qu’elle provoque et accentue toujours davantage. Car « la priorité est de garder un niveau de dépense stabilisé et d'affecter les recettes supplémentaires (dues à la croissance) en priorité à la baisse du déficit. Et là je pense qu'on peut atteindre l'objectif fixé à l'horizon 2010-12 de ramener les comptes publics à l'équilibre et la dette sous les 60% de produit intérieur brut (PIB) ».3

"2012", et ensuite ?

Calendes grecques... 

Faut-il enrichir notre vocabulaire «-ismatique» en assurant une promotion sans faille de la notion d’« inégalitarisme », qui serait la bonne traduction de cette doctrine d’Ancien régime de plus en plus active ?

© GC 2007

 

 

 

 

 

 Notes :

1 Khan, J.-F., Le pouvoir sarkozyste et nous, in Marianne n°533 du 7 au 13/7/2007, p4

2 Landais, C., Les hauts revenus en France(1998-2006) : une explosion des inégalités ?, Paris School of Economics, juin 2007

3 Gilles Carrez, rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale, cité par AFP, 31/7/07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par DAI
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 5 novembre 2008

Contre les soumissions de la pensée

Je veux croire que ce n’est pas un Président Noir qui a été élu aujourd’hui, mais le premier Président d’une ère post-raciale aux Etats-Unis et dans le monde. Je garde à l’esprit cette émotion et cette image extraordinaires du Révérend Jackson, "seul" avec ses larmes au milieu de la foule. Si l’on doit convenir qu’il n’y aura pas de "miracle" dans la politique Américaine des prochains mois et des prochaines années, l’évènement tient lieu, à lui seul, du "miracle"...
Je suis fier de cette Amérique-là, toute imprégnée ce matin d'un parfum de... Nouveau Monde !

Par DAI
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 18 novembre 2008

Contre les soumissions de la pensée


Des « gauchistes » empêcheurs de tourner en rond d’hier sont devenus en 2008 des individus que personne, étrangement, ne se prend à railler dans le climat de franc cynisme qui prévalait encore il y a peu. Au Sud comme au Nord, l’intervention des Etats dans l’économie n’a plus rien d’un sujet honteux. Les Etats-Unis et leur « socialisme conjoncturel » qui ne dit pas son nom donneraient presque envie de sourire, si toutefois la violence de la crise du mode de croissance néolibéral et le cortège de souffrances sociales qu’elle ne manque pas d’aggraver étaient des sujets qui prêtent à sourire.

Comment jubiler en effet, quand cette cruelle équation fait qu’en ce moment-même des montagnes de valeurs et d’argent fou s’écroulent, pour laisser place à d’autres montagnes d’argent dont l’allocation sert aujourd’hui à sauver nombre d’acteurs qui ont contribué au tout premier plan à précipiter la faillite d’un système sans boussole, mis en place dans les années 80 ?

S’il semble à cette heure moribond au plus fort de la crise, le libéralisme économique n’est pas encore terrassé. Certains prospèrent même encore sur ce qui ressemble à des décombres…

Alors par-delà certaines utopies, qui ne font pas programme « ici et maintenant » dans cette chance historique de porter un solide coup au « monstre » faute de véritables leviers (tel par exemple un front de gauche reconstruite puissant et uni, qui ne verra pas le jour de si tôt), il est tout de même des raisons de caresser l’espoir – espoir « mesuré » faute de mieux – de changements, tant dans le climat idéologique que dans le cadre de l’action politique qui pourraient en résulter. En effet, les lignes de la théorie économique dominante ont bougé : Joseph Stiglitz ; Paul Krugman, derniers Lauréats du prix de la banque de Suède, ne sont pas à proprement parler de zélés promoteurs des vertus « naturelles » du Marché. Ainsi la crise que nous traversons donne aujourd’hui tout l’à-propos de leurs analyses alternatives, et plus globalement des analyses alternatives. Par conséquent, les lignes qui bougent ne sont plus nécessairement condamnées à faire la seule joie de ceux qui s’adonnent à des modélisations théoriques confidentielles au fond d’un quelconque laboratoire. Sur le plan politique et pour ne prendre que ces deux exemples issus des logiques de partis – quoi que j’en pense par ailleurs – différents représentants de courants forts de l’écologie dans un passé proche encore bien divisés ; « irréconciliables », ont élaboré il y a quelques semaines une déclaration commune au progressisme affirmé en vue des élections européennes. Au sein du Parti Socialiste et à l’occasion de son Congrès, encore, la motion majoritaire des tenants d’un social-libéralisme est une majorité qui devient nettement moins frondeuse et qui ne parvient plus à masquer la progressive montée en audience de l’aile gauche du parti, munie de propositions véritablement de gauche et d’une nouvelle aura.

Si l’on ne peut nier l’ampleur de toute une rhétorique stratégique dans ces derniers exemples, ce n’est en tout cas pas rien de constater que les grands espoirs et analyses hier jugés « extrêmes » et/ou hors de propos d’intellectuels et plus largement de ce qu’on appelle la « société civile » dans ses diverses composantes, finissent par pénétrer des frontières plus complètement étanches de nombre d’élites politiques et de leurs propositions. Il en est ainsi, pour ne prendre que ce seul exemple, de la réinterrogation de notre modèle de croissance ; de la notion-même de croissance, qui constituent des thématiques ayant fini par gagner leur légitimité dans les termes des débats de nombre de courants idéologiques. Je veux donc croire que le combat contre la soumission n’est pas vain…

Par DAI
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus