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Guy Courtel

 

Sociologie

Samedi 15 octobre 2005

Prendre "le parti de la sociologie dérange suffisamment le monde social pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'engager dans un quelconque parti ou pour un quelconque cause, fût-elle la plus honorable." (C. de Montlibert, in Implication et engagement, textes réunis par Ph. Fritsch, PUL, 2000).

"La cause est ainsi entendue", pourrait-on dire vulgairement : "dé-ranger", bousculer l'appréhension commune du monde social pour porter au jour des déterminations, contre l'ignorance et les certitudes premières, constitue un engagement, une puissante "prise à parti" d'un monde qui impose et reproduit ses dominations sur un mode quasi-hypnotique, magique. Il s'agit-là de l'une des tâches premières assignées au sociologue.

Est alors visé cet objectif de rendre compte, contre la tentation de l'explication totalisante ou du sociologisme, des effets libérateurs d'un type de déconstruction, de (re)construction du monde social. Déplaçant le regard, il s'agit ainsi de tenter de rendre visibles certaines déterminations à l'oeuvre quant à des faits - dont les plus banals - qui touchent à notre quotidien, par-delà cette sensation d'être confrontés à tant d' "évidences" partagées.  

 

 

 
Par DAI
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Mardi 25 octobre 2005

Contre les soumissions de la pensée

 

(...) ... puis c'est vraiment immoral, tout ça !... (...) Tous pourris ! (...)  Moi, j'ai aucune pitié pour ces gens-là !...

 Rien n'est "donné" et la compréhension, toujours issue d'un effort de (re-)construction, est en cela une lourde astreinte : elle oblige à interroger constamment "le produit d'innombrables actions de construction qui sont toujours déjà faites et à refaire".(1) D'où une tentation lancinante du jugement de valeur préréflexif, qui remplit notamment cette fonction de nous préserver autant de l'effort que de l'inconfort (que peut constituer la remise en cause de nos systèmes de représentation et de valeurs...).

Ne pas se constituer en "reconstructeur", contre l'amnésie que favorise par exemple le seul rapport à l'immédiat(2), revient à ne pas s'offrir les moyens de percevoir en quoi M. J.-Marie Le Pen "fait" autant qu'il "est fait" ; en quoi la prostituée fait autant qu'elle est faite ; en quoi tel autre phénomène, objet d'exaltation ou de courroux (et lorsqu'il ne renvoie qu'à la seule énonciation morale) hypothèque nos chances de réappropriation, qui passe par l'examen des différentes genèses à l'origine du monde social ; genèses qu'il s'agit de dé-masquer.

La lutte contre un certain degré de "chaos mental" ; contre un certain "chaos de l'agir", passe par la (re-)construction de nos propres "données", en un mouvement astreint...

 

© GC 2005

Voir également : Prendre le parti de la sociologie

(1) Bourdieu, P., Post-scriptum - Une classe objet, in Le bal des célibataires, Le Seuil, coll. Points, p249, éd. mars 2002

(2) L' "actualité", dont le flux ne cesse de croître, est une forme d'immédiateté qui constitue rapidement un "vacarme" et souvent un frein à toute véléité d'analyse.

Par DAI
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Dimanche 15 janvier 2006

Contre les soumissions de la pensée

"L'opposition de l'individuel et du collectif est souvent apparue comme un axe structurant pour la sociologie. Un des "pères fondateurs" de la sociologie universitaire française, Emile Durkheim, a ainsi fortement contribué à établir une séparation disciplinaire nette entre l'individuel et le collectif, le premier revenant à la psychologie et le second à la sociologie."

(Philippe Corcuff, in Figures de l'individualité, de Marx aux sociologies contemporaines, EspacesTemps.net.Textuel, 12.07.2005)

Cette "séparation disciplinaire nette" dont est crédité Emile Durkheim doit être considérée avec prudence. N'écrit-il pas en 1898 (1) que l'individualisme est "désormais le seul système de croyances qui puisse assurer l'unité morale" d'un pays comme la France ? Le sociologue nous dit ainsi  que les sociétés modernes, volumineuses, aux vastes territoires, sont de moins en moins en mesure d'offrir une résistance aux "variations individuelles" : chacun suit de plus en plus son "sens propre" ; les consciences diffèrent tant et si bien que bientôt "les membres d'un même groupe social n'auront plus rien de commun entre eux que leur qualité d'homme". La seule religion possible deviendrait en ce sens la "religion de l'humanité". Que peut-on alors honorer en commun si ce n'est l'homme lui-même ? Et si on lit plus avant Durkheim, on constate dès lors que le philosophe-ministre Ferry n'a rien inventé (2) : "Voilà comment l'homme est devenu, écrit encore Durkheim, un dieu pour l'homme et pourquoi il ne peut plus, sans se mentir à soi-même, se faire d'autres dieux. Et comme chacun de nous incarne quelque chose de l'humanité, chaque conscience individuelle a en elle quelque chose de divin, et se trouve ainsi marquée d'un caractère qui la rend sacrée et inviolable aux autres. Tout l'individualisme est là ; et c'est là ce qui en fait la doctrine nécessaire."

La morale chrétienne condamne l'individualisme ?

"(...) ignore-t-on, rappelle Durkheim, que l'originalité du christianisme a justement consisté dans un remarquable développement de l'esprit individualiste ? Alors que la religion de la cité était tout entière faite de pratiques matérielles d'où l'esprit était absent, le christianisme a montré dans la foi intérieure, dans la conviction personnelle de l'individu la condition essentielle de la piété. Le premier, il a enseigné que la valeur morale des actes doit se mesurer d'après l'intention, chose intime par excellence, qui se dérobe par nature à tous les jugements extérieurs et que l'agent seul peut apprécier avec compétence. Le centre même de la vie morale a été ainsi transporté du dehors au dedans et l'individu érigé en juge souverain de sa propre conduite, sans avoir d'autres comptes à rendre qu'à lui-même et à son Dieu."

Mais enfin !... quelle est donc cette infâme réhabilitation de l'individualisme tant décrié ?

Il ne faut pas s'y méprendre : "Une similitude verbale a pu faire croire que l'individualisme dérivait nécessairement de sentiments individuels, partant égoïstes. En réalité, la religion de l'individu est d'institution sociale, comme toutes les religions connues. (...) Voilà comment on peut, sans contradiction, être individualiste tout en disant que l'individu est un produit de la société, plus qu'il n'en est la cause." On retrouve là un paradigme durkheimien bien connu : l'individu est plus "agi" qu'il n'agit...

Que nous dit Durkheim, en résumé ? Que l'individualisme se doit d'être cette religion d'institution sociale qui - en tant qu'elle honore et protège l'individu - le défend dans ses droits divinisés d'humain et défend du même coup "les intérêts vitaux de la société". Il faut ici avoir à l'esprit que cette conception ne saurait s'accomoder de la doctrine économique libérale sans que soit opérée une confusion, puisqu'aucune agrégation de fins privées basées sur la libre initiative n'est en mesure de garantir des fins qui les dépassent et qui suscitent "l'adhésion unanime", en vue de cette dévolution à une indispensable "religion de l'humanité".

 © GC 2006

 

 

 

(1) Les citations d'Emile Durkheim sont extraites du texte L'individualisme et les intellectuels, in La science sociale et l'action,  PUF, avril 1987, 2°éd.

(2) Ferry, L., L'homme-Dieu ou le sens de la vie, éds. Grasset et Fasquelle, 1997.

 

Par DAI
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Mardi 24 janvier 2006

Contre les soumissions de la pensée

Pas plus les idées d’extrême droite que les militants et électeurs du Front national – réguliers ou occasionnels – ne doivent être considérés comme autant de phénomènes relevant de l'irrationnel et, partant, "incompréhensibles". Car rien de ce que l’on cherche à désigner ainsi n’a d’existence autonome située hors du monde social, hors de la raison, dont aucune détermination objective qui soit extérieure à l’objet ne saurait rendre compte. Enfin, et même si la genèse de tels sentiments peut être expliquée, passion et émotion hypothèquent toujours la possibilité de la réflexion ; de la mise à jour d’éléments de compréhension et d’explication, précisément dépassionnés.

C’est donc dans une perspective compréhensive, très parcellaire (commandée par la nécessité de délimiter l’objet d’un article de taille et de portée modestes), que seront considérés dans les lignes qui suivent quelques étapes d’une construction idéologique (évocation d’une période qui débute ici en 1968), et quelques traits caractéristiques du président du Front national Jean-Marie Le Pen.

Quelques étapes d’une construction idéologique

C’est en 1968 que naît le «CRECE» (groupement de recherche et d’étude de la civilisation européenne), à l’initiative de quelques intellectuels qui nourrissent alors le projet de donner une nouvelle impulsion aux thèses de l’extrême droite française(1). A la mesure de l’intitulé valorisant du mouvement, les initiateurs savent alors la nécessité de développer des thématiques « ne rappelant pas trop les thèses du nazisme ou du fascisme »(2), sans toutefois qu’elles trahissent l’idéologie anti-égalitariste qui fait l’extrême droite depuis ses origines. Le GRECE s’attache ainsi à ne plus présenter un profil raciste et prend donc ses distances avec la notion de "race", pour la remplacer par une notion–miroir prometteuse, celle de "culture". Puisant dans les théories de l’anthropologie culturelle en les détournant, la notion de "supériorité" laissera dans un même mouvement la place à la notion plus positive de "préservation des différences". L’Autre en tant que "lointain" est alors valorisé à cette aune : il doit être préservé dans sa culture, présentée comme naturelle et immuable. Le thème de la "pureté" de la race devient donc discours sur la pureté de la culture. Cette logique différentialiste permet ainsi la constitution d’un socle idéologique réinventé où les cultures se doivent de préserver cet impératif d’être étanches les unes aux autres : les thèses traditionnelles de l’extrême droite se voient dès lors espérer une nouvelle légitimité sans rien renier de ce fondement : l’Autre en tant que prochain (... donc proche) reste la menace. Une étude menée dans les années 90 auprès de jeunes militants du Front national montre très bien que cette construction idéologique trouve quelque écho lors de la production des discours (même s'il apparait par ailleurs que la conversation reccueillie dans le cadre d'un entre-soi est manifestement raciste et xénophobe)(3).

A la création du GRECE succèdera quelques années plus tard, en 1972, la naissance du Front national, sur l’initiative de plusieurs groupuscules, dont Ordre Nouveau. L'une des motivations qui président à cette époque à la création de ce parti est la perspective d’une participation aux élections législatives qui se tiendront l’année suivante. Durant les années 70 également, la presse d’extrême droite développe une théorie de l’immigration et une certaine façon d’en parler, lesquelles vont progressivement s’imposer dans une grande partie de la presse nationale(4).

Un leader charismatique

 Il serait enfin difficile de ne pas évoquer le « phénomène Le Pen (…) ; la centralité du personnage ainsi désigné (…) »(5), même s’il n’est pas un phénomène hors du commun à lui seul : « Dire phénomène Le Pen permet d’intégrer dans la grille explicative certaines agents sociaux habituellement exclus (à tort) de l’explication des votes : journalistes, politiciens, sondeurs, politologues, historiens, associatifs, ecclésiastiques, artistes… Ils ont en effet concouru à la construction symbolique du phénomène, même si c’est à leur insu, c’est-à-dire sans l’avoir voulu explicitement. »(6). C’est au début des années 80 que Jean-Marie Le Pen accède à une visibilité médiatique qui jusque là lui était déniée(7) : il devient alors cet interlocuteur qui incarne le stéréotype du raciste et du fasciste. Dénoncé sur les plateaux télévisés, il n’en est pas moins reconnu. Le Front national est peut-être «un nain militant»(8), mais Jean-Marie Le Pen est un homme de scène de premier plan. Gérard Althabe, qui postule au lendemain du 21 avril 2002 que le retour de l’histoire n’est en fait qu’un « simulacre de l’histoire » dresse ainsi une galerie de trois personnages de tragédie : « (…) l’évènement centré sur une élection relève de la mise en spectacle. Les états-majors des candidats nous expliquent que ce sont les spécialistes de la communication qui dominent maintenant les pratiques politiques. Si Jospin a échoué, c’est parce qu’il a été un mauvais acteur. Il était à côté du rôle qu’il aspirait à occuper. Chirac fut meilleur acteur que lui. Et Le Pen, sur ce plan là, reste le meilleur de tous ! Jospin semble croire à la valeur des mots. Il croit à ce qu’il récite (…) On a l’impression d’un acteur qui n’a pas lu Diderot, qui ne connaît pas le « paradoxe du comédien » (celui-ci doit être distant du texte qu’il récite !). Chirac, lui, est beaucoup plus distancié. Il avait déjà fait le coup avec la « fracture sociale » sept ans plus tôt. Il ne cherche pas à croire à ce qu’il dit. Quant à Le Pen, il joue parfaitement son rôle. Chirac a choisi le registre de la tragédie. Le Pen préfère celui du drame ou de la comédie. »(9)

Ainsi Jean-Marie Le Pen aurait saisi mieux que d’autres la dérision de tout ce jeu théâtral. Il assume d'ailleurs mieux que la plupart des acteurs politiques cette alternance d'humour, de colères et de propos fantasmatiques... Bref ! il joue et surjoue avec excellence.

© GC 2006

(1) Ce projet s’accompagne de la création d’une « Nouvelle Droite », mouvement autoproclamé «métapolitique».

(2) In Crépon, S., L’extrême droite sur le terrain des anthropologues, une inquiétante familiarité, Socio-Anthropologie ; N°10

(3) Crépon, S., Ibid

(4) Cf. le travail de Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots (Eds. Kiné, 1991), où cette linguiste de formation réalise une importante recherche lexicologique et lexicométrique portant sur la presse politique de l’extrême droite à l’extrême gauche durant une période allant de 1974 à 1984.

(5) Le Bohec, J., Sociologie du phénomène Le Pen, La découverte, coll. repères, 2005, p7

(6) Le Bohec, J. Ibid, p7-8

(7) Pour des raisons tactiques, François Mitterand n’aurait à cette époque pas été étranger à cette accession aux médias télévisés (Cf. Le Bohec, op.cit.)

(8) L’expression est de Gérard Althabe

(9) Althabe, G., Hess, R., Une biographie entre ici et ailleurs, eds. L’Harmattan, 2005

Par DAI
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Lundi 1 mai 2006

« La fin : et après ? » La question telle que posée permet d’envisager la fin comme une sorte de "finalité transitoire", un des possibles contenu dans un tout sans finalité, sans achèvement, sans forme achevée (à l’encontre de théories postulant une fin de l’Histoire). L’individu, lui, ressent par ailleurs bien souvent ce besoin de penser un "après" : il semble en fait que ces deux propositions puissent être dépassées en choisissant d’adopter, notamment, une posture plus inclusive

 

 

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Par DAI
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