Pour l'autonomie d'un collectif

Publié le par DAI

Contre les soumissions de la pensée

Le texte qui suit est une retranscription d'une intervention orale du 17 septembre 2007, prononcée lors d'une réunion dite "plénière" d'un jeune groupe du Val d'Oise dénommé "Groupe de Réflexion, d'Action et d'Initiative Citoyenne" ("GRAIC"). Pour obtenir toute information complémentaire au sujet du GRAIC (projet ; contact, etc.), merci de laisser un commentaire avec toute coordonnée utile, afin que votre demande puisse être relayée.

Ce soir, j’ai souhaité vous parler, en plénière, de l’«autonomie du collectif». Auto et nomos : «être régi par ses propres lois», littéralement. On peut penser qu’il va de soi que tout collectif a pour ambition de se déterminer selon ses propres lois ; pour autant, cette ambition me semble difficile à réaliser. Je tenterai donc ce soir – sans prétendre à quelque exhaustivité que ce soit – de dégager quelques enjeux qui me semblent importants quant à la possibilité d’une autonomie du collectif ; enjeux qui je pense doivent pouvoir intéresser tout membre du GRAIC soucieux, notamment, de la question identitaire du GRAIC.

 En tout premier lieu et en guise d’introduction, il me semble que la question des mots et de leur emploi peut être utilement évoquée. Au détours d’une discussion de plénière, précisément, j’entendais en juin dernier une courte critique de l’emploi dominant du mot «modernité». Je me permettrai ce soir de prolonger un peu le propos. «Efficacité», «rationalisation», «modernisation» : l’utilisation de ces mots (… et de tant d’autres) a été en effet et doit rester plus que jamais je pense, un objet de lutte pour une définition du monde sensible. Il s’agit de troquer une légitimité pour une autre. Car ces mots ont bel et bien été accaparés, détournés, instrumentalisés par la pensée politique et économique dominante ; celle-là même qui consiste à produire des certitudes au nom du réalisme. Comment d’ailleurs ne pas pointer ici que «réalisme» est cet autre mot pour lequel on sacrifie sans complexe le travail de définition pour le seul bénéfice de la pensée et de l’action exclusives ?! Il est donc assez symptomatique que l’on puisse remplacer un mot par un autre… : ne prenons pour seul exemple que l’intitulé de la «loi de modernisation et de développement de l’électricité» de 2000, qui aurait due être nommée «loi de libéralisation économique de l’électricité», dans la mesure il ne s’agissait par cette loi que de créer les conditions de la libéralisation économique du secteur. «Libéralisation» trouve là un synonyme valorisé dans «modernisation»… Que l’on ne s’y méprenne donc pas : bien loin de ne toucher qu’aux mots compris, par exemple, comme autant d’étiquettes anodines que l’on collerait sur des pots de confiture, cette lutte de vocabulaire et de définitions touche à la constitution-même de nos systèmes de représentations et de valeurs. Et ces derniers sont aussi insidieusement qu’efficacement colonisés, forgés par ce qui impose ; par ce qui s’impose, au plein sens du terme. C’est ainsi que le discours « réaliste » puise dans l’indéfinition, ou au mieux dans cette boîte à outils où les mots sont utilisés comme des entrées – «entrées» au sens de «codages» de type digital, destinés à produire un découpage binaire qui n’envisage que des «1» ou des «0» ; que du «oui» ou du «non» – à cette précision près que l’arbitraire dispense si nécessaire de se conformer au résultat de la démarche. Quoi qu’il en soit, on fait face alors à la production de certitudes, ainsi que je l’évoquais il y a quelques instants. Selon ce mode de traitement du réel et sur un plan idéologique, il devient alors aisé de produire un discours où l’on aurait tranché entre deux propositions : la «vraie» ou la «fausse»… Pensons un instant à cette sentence très courue de nos jours… : «Il n’y a pas d’alternative !» : s’il n’y a pas d’alternative, c’est bien parce qu’il y aurait un impératif de réalisme où l'on ne pourrait trancher qu'entre le "vrai" ou le "faux" ; entre du "possible" ou de l"impossible" ; entre "la" bonne ou "la" mauvaise solution... : la pensée du complexe dans un monde complexifié est alors balayée d'un revers au nom d'un pragmatisme devenu synonyme de l'argument d'autorité… Pour l’anecdote, «il n’y a pas d’alternative» donne «There is no alternative» en Anglais, ce qui permet de composer «Tina» : «Mrs Tina» était, comme vous le savez peut-être, le surnom donné par ses opposants à Margaret Thatcher ! Mais laissons-là l’anecdote : cette rhétorique circulaire, close sur elle-même et qui nie la complexité du réel, est une mécanique qui ne sert toujours, en dernière analyse, que la reproduction de l’ordre établi. S’il est une «révolution culturelle» à mener lorsqu’on se réclame par exemple de gauche, ce doit être une révolution qui passe par le langage. Il s’agit en quelque sorte de «réapprendre à parler» pour se donner le moyen de forger des concepts assurés, et par suite de produire un discours qui dit quelque chose aux humains de 2007 – et cela sans laisser à penser qu’il est des mots que l’on pourrait d’emblée qualifier «de droite» en eux-mêmes, sous ce seul prétexte qu’il n’ont pas ou peu été mobilisés par tel ou tel courant dit progressiste. Car on élude alors les questions que ces mots doivent susciter dans le cadre d’un questionnement dépassionné des réalités qu’ils expriment ou qu’ils pourraient exprimer. Je pense ici à des mots comme «autorité», comme «identité», comme «tradition». Il convient enfin de ne pas oublier d’interroger les mots fétiche, de ceux que l’on n'interroge plus parce qu’ils seraient en eux-mêmes un «patrimoine» sacré et inviolable. A défaut de ce travail-là, la pensée de gauche – ou plus précisément les pensées de gauche – laisseront toujours davantage de champ à la reproduction, car l’absence de réinterrogation est le meilleur ferment des conservatismes, et donc de la reproduction.

Or, «reproduction» n’est pas «production». Pour vous parler maintenant d’enjeux liés en particulier à la «production», je commencerai par citer cette célèbre formule du linguiste Ferdinand de Saussure : «le point de vue crée l’objet». Car l’objet, envisagé de façon univoque ; sous un seul et même angle, est souvent pris pour une réalité totale, alors qu’il n’est encore qu’une image tronquée de la réalité. C'est bien là, je pense, que se situe l’un des enjeux majeurs en faveur de l’autonomie : quitter le terrain de la re-production pour aborder celui de la création, de la production, issues de points de vue que l'on a croisés et interrogés ensemble. Vous m’excuserez je l’espère de rappeler à titre de parenthèse que la reproduction ne se cache pas commodément et uniquement dans un camp «conservateur» qui ferait face au camp «progressiste»… : les conformismes, qui peuvent paralyser la réflexion et l’analyse, travaillent tous les champs du monde social, de gauche comme de droite. «Produire», donc, pour revenir à notre sujet, c’est lutter contre la seule soumission de nos pensées. «Créer, c’est résister». Dans l’histoire, les courants idéologiques, les sciences, la littérature, les arts, ont toujours eu à se constituer contre les pouvoirs pour produire leurs propres systèmes de valeurs et de représentations (ne pensons ici qu’au pouvoir de l’Eglise, par exemple). Il convient donc de renforcer l’autonomie productive du collectif en produisant du sens. Car produire du sens, c’est préparer le terrain d’une autonomie d’initiative et de décision. Ce n’est pas viser une posture et un propos «neutres», car un propos neutre est un propos qui a été asservi ; une pensée neutre est une pensée qui s’est laissée… neutraliser. Ce n’est pas davantage viser un propos « objectif », sorte d’aboutissement mythique d’une logique et d’une Vérité uniques. Ce peut-être, en revanche, viser un propos « objectivant », soit un propos issu d’une démarche active où l’on a bousculé toutes les « évidences » – l’« évidence » représentant avant tout ce qui n’a pas été interrogé, exploré, voire démontré. Renforcer l’autonomie productive du collectif, c’est se prémunir, comme le disait en quelque sorte le sociologue Pierre Bourdieu s’agissant du champ culturel, insistant sur le fait que toute diminution d’autonomie peut entraîner une régression culturelle et donc une réduction des espaces de liberté. Le danger est bien là et de plus en plus réel !

Rappelons brièvement comment le gros des classes dominantes et dirigeantes nous disent comme il est inutile de chercher à produire du sens : « fin de l’Histoire » ; « fin des idéologies ». Cet esprit du temps, véhiculé par certaines élites en vue, qui se présente faussement comme « a-historique », comme « a-politique », fait les beaux jours de nos gouvernants actuels. Et devant cet inconnu qui ne lasse d’inquiéter, une partie des citoyens trouve alors protection dans « l’homme providentiel » tout tourné vers l’action, vers la « concrétude », vers le… « réalisme » ! L’avantage de cette posture populiste du pragmatisme, savamment construite par le stratège providentiel (je pense ici très fort à quelqu’un dont on peut taire le nom, puisque c’est le processus qui compte), réside en cela que le souci de cohérence devient pour ce leader charismatique second : le réalisme commande ; le courage de s’y conformer atteste de la valeur et de la détermination de l’homme… Face à ce dangereux mouvement liberticide, le travail du collectif, loin de se résumer à la seule « collecte » comme le suggère l’étymologie, doit être cette lutte sans concession pour la production de sens et de valeurs. Début XXème, l’économiste, historien et sociologue Allemand Max Weber évoquait, par delà, rien de moins que « les conceptions du monde » et « idéaux suprêmes » qui ne peuvent se construire et nous construire que dans la lutte. Je cite : « C'est le destin d'une époque de culture qui a goûté à l'arbre de la connaissance de savoir (…) que nous devons être capables de créer nous-mêmes, que les « conceptions du monde » ne peuvent jamais être le produit d'un progrès du savoir empirique et que, par conséquent, les idéaux suprêmes qui agissent le plus fortement sur nous ne s'actualisent en tout temps que dans la lutte avec d'autres idéaux qui sont aussi sacrés pour les autres que les nôtres le sont pour nous. »

... « (…) aussi sacrés pour les autres que les nôtres le sont pour nous » : à une époque où l’on dénonce à raison le cynisme de nombre d’individus occupant des positions de pouvoir, il ne faut pas oublier qu’une majorité d’individus qui n’occupent pas ces positions ne sont pas de droite ou de gauche par cynisme, mais parce qu’ils sont porteurs de certaines valeurs qui engagent, en toute « bonne foi » et en toute conviction, des conceptions du monde différentes. On se rend bien compte, en fait, que la rivalité est de tous les terrains et particulièrement du terrain symbolique. L’imaginaire du collectif doit être lui aussi «décomplexé», pour reprendre un terme dénonciateur que l’on a beaucoup lu et entendu ces derniers temps ! Il faut apprendre, ensemble, à opposer à l'imaginaire un autre imaginaire, à des théories d'autres théories. Prenons ce seul exemple de l’«économisme» ambiant, dont il a plusieurs fois été question ici : a-t-on seulement intérêt à penser, de façon plus ou moins étriquée, que la solution de tous nos problèmes réside dans tel ou tel modèle économique ? Max Weber, encore, dont certains libéraux qui le lisent mal (…ou ne le lisent pas ?) tentent actuellement de faire hâtivement leur icône et leur caution idéologique, soutenait en substance qu’il y avait peu de chance que l’économie – par delà toute variation des structures et des idéaux – se transforme en elle-même pour devenir tout autre chose qu'elle est et a été ; qu’il était donc peu probable qu'à l'avenir elle devienne soudainement pacifique par essence, alors que depuis toujours elle s'est développée au cours de luttes, de concurrence et de conflits. A des lieues de Montesquieu et de son « doux commerce », sa conclusion était alors très simple : nous nous imaginions à tort qu'en cas de mondialisation des problèmes, le but de l'économie pourrait devenir autre qu'économique et que cesseraient les conflits, les antagonismes et la rivalité des intérêts. Pour entrevoir ce que le raisonnement implique, je vous propose si vous le voulez bien de convoquer une dernière fois Max Weber en le citant à nouveau dans ses mots : « Nous n'avons pas le droit de nous abandonner à l'espoir optimiste suivant lequel notre tâche serait accomplie avec l'épanouissement le plus grand possible de la civilisation économique, pendant que la sélection, grâce au jeu de la libre concurrence économique "pacifique", contribuerait d'elle-même à l'avènement du type le plus développé ». Je veux bien croire que je prêche ici nombre de convaincus, mais le raisonnement conduisait tout de même Weber à penser qu’il est vain que de vouloir donner à l’économie des buts qui lui sont étrangers, tels que des buts politiques (« établir une paix définitive ») ou des buts éthiques («faire le bonheur du genre humain»), ce qui selon moi doit nous conduire à rester vigilants quant aux buts qui devraient selon le GRAIC être assignés à la politique d’une part ; à l’économie d’autre part. Dans la perspective wéberienne, la politique se fait en employant les moyens de la politique et en se plaçant au cœur de la lutte, – quel que soit pour nous le niveau d’implication.

Si l’autonomie est donc présentée ici comme indissociable de la lutte, j’évoquerai pour conclure la notion de « pouvoir ». Car les luttes d’intérêt sont des luttes où s’engagent des relations de pouvoirs. Et s’il faut craindre au plus haut point la concentration actuelle des pouvoirs, il convient je pense de corriger cette perception assez commune qui conduit à penser que Le Pouvoir – au singulier – est une «chose» que tel individu détient ou non. Permettez-moi de citer à ce sujet Norbert ELIAS, en cela qu’il replace le pouvoir – les pouvoirs – dans leur dimension relationnelle – tout comme la lutte est relationnelle : «Nous disons d’un homme qu’il possède un grand pouvoir, comme si le pouvoir était un objet qu’il transporte dans sa poche. Cet emploi est une relique qui date de l’ère où dominaient les représentations magico-mythiques. Le pouvoir n’est pas une amulette que l’un possède et l’autre non ; c’est une particularité structurelle des relations humaines – de toutes les relations humaines.» Si je cite ELIAS, c’est parce que la perspective qu’il développe milite favorablement pour le collectif et plus encore pour le collectif autonome, qui modifiera de fait en se développant – et ce à quelque petit niveau que ce soit, une fois de plus – la structure des relations humaines et donc l’équilibre des forces en présence. Le collectif, pour lequel il est toujours bon je pense de rappeler la formule « le tout est supérieur à la somme des parties », doit donc lutter pour réaliser les conditions de son autonomie, ce qui consiste notamment à mener une lutte sans relâche contre les catégories d’appréhension du monde autolégitimées qui s’immiscent insidieusement et quotidiennement dans nos vies. Cette lutte passe par l'exercice de la critique – non pas cette idée pervertie de la critique qui en fait une simple activité de démontage, mais cette activité critique qui procède à un examen ; à une analyse appliquée de son objet, en vue de comprendre et de proposer. A l'opposé de l'effort critique, je cite une dernière fois Pierre BOURDIEU lorsqu’il évoquait la figure de l’« intellectuel hétéronome », soit l’intellectuel qui se présente sous une forme philosophico-littéraire et construit classements et palmarès avec des animateurs de télé et autres sondages. Il qualifiait cet intellectuel-là, qui se passe de la rigueur de l’analyse, de « pire menace pour l’autonomie de la production intellectuelle ».

Voilà donc de mon point de vue quelques uns des enjeux relatifs à une possible autonomie du collectif ; de ceux qui peuvent laisser espérer qu’imagination et créativité libérées, ainsi qu’un certain degré de maîtrise de catégories de perception et d’appréhension «propres» – parce que conquises, soient autant de préalables à l’élaboration des fondamentaux du GRAIC  et à leur organisation pour l'action. 

© GC 2007

Publié dans Sociologie

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christophe 22/09/2007 19:16

C'est vrai que la mise en page est un peu "sèche"...mais j'ai lu votre retranscription jusqu'au bout.L'influence de Bourdieu est évidente.La notion de pouvoir me parait être centrale nous essayons de la retransmettre comme une relation sociale et non un substrat car cette analyse est extrêmement fructueuse pour comprendre la relative stabilité des rapports de force.Si vous souhaitez changer les habitus, alors il y a du pain sur la planche ^^