Inégalitarisme ?

Publié le par DAI

Contre les soumissions de la pensée

Dans un récent édito du « journal de résistance et de mobilisation positive »1 (sic), mieux connu sous le nom de Marianne, Jean-François Khan évoque à raison de récentes mesures gouvernementales – donc des faits –, lesquels atténuent enfin les effets de la rhétorique plutôt efficace du « procès d’intention » initiée en son temps par Monsieur Nicolas Sarkozy candidat. Ces faits présentent cet autre avantage de dégoupiller le discours fallacieux qui consiste à dire ou à laisser croire que l’Etat français n’aurait de toute façon et pas davantage que d’autres Etats quelque réelle latitude pour agir dans le contexte d’une économie mondialisée et sous cet autre joug des directives européennes qui paralyseraient peu ou prou tous les champs du possible. Les mesures en question ont trait, notamment, à la quasi-suppression des droits de succession, à l'abaissement du « bouclier fiscal » (abaissement de 60 à 50% des revenus du montant maximum d'impôts directs payé par un contribuable), à des réductions de l’impôt sur la fortune « ISF » (abattement porté de 20 à 30% sur la résidence principale, par exemple), votés à l'Assemblée le vendredi 13 juillet 2007. Preuve est faite – si besoin était – que les politiques, avec les moyens de la politique et une bonne dose de « volontarisme », font encore la politique – et cela dans le seul cadre d’action « étriqué » ( ?) de l’Etat national.

Il est ensuite tout à fait remarquable que les mesures ci-dessus évoquées s’inscrivent dans une évolution tendancielle lourde qu’évoque tout aussi opportunément le même Jean-François Khan en rédigeant quelques lignes à propos des résultats de la récente étude de Camille Landais, cet économiste qui a eu l’extrême courtoisie de ponctuer d’un point d’interrogation le titre qu’il a donné à son travail : « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? »2. L’intérêt des données mises en évidence par l’étude est que le recours à l’idéologie – de droite comme de gauche, voire de centre ! – n’est pas nécessaire pour comprendre ce qui est à l’œuvre. L’étude, qui est une analyse de l'évolution des hauts revenus à partir de sources fiscales exhaustives, révèle en effet « un fort accroissement des inégalités de revenus depuis 8 ans, du fait d'une augmentation très forte des revenus des foyers les plus riches depuis 1998 (…). Cette explosion des hauts revenus est essentiellement concentrée au niveau des foyers du dernier centile, qui voient leur part dans les revenus totaux considérablement augmenter entre 1998 et 2005. En particulier, les 0.01% des foyers les plus riches ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % sur la période, contre 4.6 % pour les 90% des foyers les moins riches. » Et l’auteur d’ajouter dans cette présentation liminaire que « notre travail révèle (…), fait nouveau, [que] la très rapide augmentation des inégalités de salaires a également fortement participé à cette augmentation des inégalités de revenus. De ce point de vue, la France rompt avec 25 ans de grande stabilité de la hiérarchie des salaires. Tout en restant un pays plus égalitaire que les pays anglo-saxons en termes de distribution des revenus primaires, la tendance actuelle n'exclut pas que la France puisse converger vers les modèles anglo-saxons. » Sur le terrain de la justification idéologique, on peut toujours arguer que ces « 0.01% des foyers les plus riches [qui] ont vu leur revenu réel croître de 42.6 % sur la période, contre 4.6% pour les 90% des foyers les moins riches » ont participé et participeront de l’effort pour la croissance qui bénéficierait à terme à toutes et tous. Mais pour quelle raison ce bénéfice adviendrait-il, et qui plus est assorti d’un rien de « décence » quant aux écarts considérés ? L’idéologie redistributive n’est-elle pas stigmatisée comme peut l’être par ailleurs la notion de justice sociale, commodément caricaturée par le discours non moins stigmatisant de l’ « égalitarisme » ? Quels seraient donc les signes annonciateurs de moindres inégalités – de revenus, pour ne soulever ici que de cet aspect-là ? En fait, on oublie sciemment de préciser que les « freins » ne sont pas quantitatifs et que s’ils ne le sont pas, ils conduisent rapidement à constater que les freins touchent au modèle, celui-là même qui n’est pas « imposé » par une force invisible, mais décidé par le pouvoir politique. Sa reconduction du modèle et son reforcement supposent le développement de tels "freins". La redistribution fracassante aujourd’hui décidée par le gouvernement donne raison à celles et ceux qui délivrent de ce point de vue des projections alarmantes : cette redistribution est une redistribution endogène, qui peine à définir des limites et qui confirme une dynamique de fond qui n’a cure du gouffre inégalitaire qu’elle provoque et accentue toujours davantage. Car « la priorité est de garder un niveau de dépense stabilisé et d'affecter les recettes supplémentaires (dues à la croissance) en priorité à la baisse du déficit. Et là je pense qu'on peut atteindre l'objectif fixé à l'horizon 2010-12 de ramener les comptes publics à l'équilibre et la dette sous les 60% de produit intérieur brut (PIB) ».3

"2012", et ensuite ?

Calendes grecques... 

Faut-il enrichir notre vocabulaire «-ismatique» en assurant une promotion sans faille de la notion d’« inégalitarisme », qui serait la bonne traduction de cette doctrine d’Ancien régime de plus en plus active ?

© GC 2007

 

 

 

 

 

 Notes :

1 Khan, J.-F., Le pouvoir sarkozyste et nous, in Marianne n°533 du 7 au 13/7/2007, p4

2 Landais, C., Les hauts revenus en France(1998-2006) : une explosion des inégalités ?, Paris School of Economics, juin 2007

3 Gilles Carrez, rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale, cité par AFP, 31/7/07

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Politique

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