La banlieue ? Ce sont eux !

Publié le par DAI

 

Contre les soumissions de la pensée

La banlieue, ″lieu du ban″, désigne littéralement cet espace hors l’enceinte de la ville qui accueille et concentre des populations mises au ban1. Si l’on entend communément nombre d’élus et d’acteurs de politiques publiques invoquer les nombreuses"ressources" – les "richesses"2 – dont disposent les populations du…"ban du ban" – soit les cités –, ce discours fait souvent écho à la notion de "richesse des gens pauvres" à la base d’une certaine rhétorique chrétienne, où le "pauvre" et l’ordre social qui le fige sont comme naturalisés.

La banlieue n’en reste pas moins, historiquement, socialement et politiquement, le lieu de la relégation.

De la création, en 1973, du groupe de réflexion Habitat (HVS), qui deviendra l’année suivante instance ministérielle, jusqu’aux CUCS (Contrats Urbains de Cohésion Sociale) en 2006, plans pour les banlieues, politique de la ville et urbanisation, repensés, refondés, n’auront pas su faire ex-ister des populations projetées dans une misère multidimensionnelle, hors ces soulèvements qui ont jalonné la période jusqu’à la révolte d’octobre-novembre 2005.

A titre personnel, je suis pour ma part un Français "de souche" "classemoyennisé" issu d’un milieu ouvrier. J’ai grandi en banlieue. Mais mon rapport actuel – et plus encore mon non-rapport – à des populations pour une large part issues de l’immigration est bien ce révélateur d’un héritage post-colonial et d’une cécité qui ont finit par achever l’édification des solides frontières de l’"apartheid urbain".

Reste-t-il quelque espoir de voir un jour recomposer cette République-là ? S’il en est un, et notamment pour les populations issues de l’immigration, il ne peut pas résider dans cette seule "délégation" qui serait confiée, par le jeu des urnes, à telle ou telle force politique institutionnelle – chacune d’entre-elles a montré à un niveau ou à un autre sa faillite –, mais davantage et surtout dans un réinvestissement autonome du champ politique par les populations concernées, fondé sur les intérêts d’une "classe de relégation" consciente d’elle-même et des réalités qu’elle partage, hors la posture communautaire à base ethnique, culturelle et religieuse ; hors le repli qui sclérose toujours un peu plus un espace déjà clos sur lui-même et qui légitime le plus sécuritaire (…de gauche ou de droite). Car l’approche sécuritaire constitue alors ce terreau, toujours renouvelé, d’une reproduction efficace de la relégation. L’entre soi des plus favorisés, le nous et le eux, prospèrent sur celle-ci.

 

 

© GC 2006

 

1 Lire Ramonet, I., Une révolte française – éditorial, in Manière de voir, octobre/novembre 2006, p4-5.

2 Les richesses relatives à l’engagement "de terrain" (essentiellement l'associatif) des populations précarisées sont cette forme de militantisme qui semble condamné à rester à la base, considérant par exemple une absence quasi-totale de représentation au sein des équipes d'élus locaux de toutes tendances.

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Sociologie

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GC 28/11/2006 17:59

Oui. Discrimination dans les deux cas. Le rapport de domination est à la base même de la mise au ban : pourquoi dire que c'est une valeur "autre" ? Il en est de même pour "contrôle" et "subordination" qui, s'ils renvoient à la notion de pouvoir,  n'invalident pas ce constat du rapport de domination. "Suburbs" est un bon exemple, par ailleurs : il donne la mesure de la symbolique à l'oeuvre...
Quant aux notions de centre et de périphérie, c'est la base même de la possible mise en oeuvre d'un Nous et d'un Eux...

romain 28/11/2006 15:10

"mettre au ban" et "bannis" n'ont pas le meme contenu, mais ils ont le meme contenant. Ils renvoient à une réalité sociale similaire, même s'il y a une gradation. Ils désignent tous les deux, une forme de discrimation: symbolique pour l'un, et spatiale pour l'autre.
Pour moi, la banlieue renvoie à travers son étymologie à une autre valeur, celle d'un rapport de domination centre-périphérie. C'est le "ban" au sens premier, c'est-à-dire le contrôle, ou la subordination.
Aussi, en anglais, on parle de "suburbs" pour désigner la banlieue, c'est-à-dire au mot à mot "en dessous de la ville".
romain

GC 27/11/2006 09:17

Cet argument s'entend ! Un travail d'interprétation, à partir de l'éthymologie, par rapprochements successifs, contient un enjeu symbolique fort (...tenter d'imposer une définition légitime). Mais "la mise au ban" (un "hors les murs" sans rupture de contrôle politique) et "le bannissement" (le sujet n'est plus... Sujet, et donc condamné à l'exil) ne sont pas confondus dans l'interprétation proposée. Enfin, et malgré toute divergence possible à ce sujet, on peut peut-être retenir, si elles ne sont pas de la même nature, la notion de "relégation", autant pour l'individu "banni" que pour des populations "au ban" (hors les murs). Non ? Au plaisir,

Romain 27/11/2006 01:08

Je n'approuve pas la filiation linguistique entre "banlieue" et "mis au ban". Certes, elle existe de manière indirecte, car les deux termes sont issus du terme médiéval "ban" qui est une juridiction de la cité sur le territoire situé à l'extérieur de la cité.  Le terme de ban équivaut à employer le terme de "contrôle". Toutefois, la banlieue appartient au territoire de la cité. La banlieue a une place dans la cité, même s'il s'agit d'un rapport centre/périphérie. A l'inverse les bannis ou ceux mis au ban,  n'ont aucune existence sociale, c'est-à-dire ni dans la cité, ni dans dans la banlieue.

nevermind 22/10/2006 11:35

avant le "réinvestissement autonome du champ politique par les populations concernées" douce chimère, n'y a t il pas nécessité de (ré)investir, ou simplement s'(ré)approprier son cadre de vie ?

DAI 22/10/2006 18:25

on ne peut réinvestir ce que l'on n'a pas investi : les populations ont été agies dès l'origine par le cadre dont il est question. Ce n'est pas leur cadre naturel, ce cadre avec lequel elles devraient composer à l'infini à côté et en dehors d'un espace commun (l'espace républicain...) ; cadre de vie souvent devenu désert...
La douce chimère vaut à titre d'énonciation exclusive, à mon sens, de toutes les autres vraies fausses solutions/promesses, qui noient l'enjeu véritable...
Au plaisir,
GC