Paradis perdu ?

Publié le par DAI

Contre les soumissions de la pensée

Dans une approche critique du droit naturel rousseauiste, le philosophe Allemand Fichte1 dénonce clairement la dimension mythique d’une pensée nostalgique, conservatrice, qui fait de l’Homme du temps présent et de sa vie sociale un être qui aurait perdu la source passée d’un équilibre (« naturel », « originel »…). Il écrit ainsi dans ses Conférences sur la destination du savant (1794) que « C’est devant nous que se place ce que Rousseau, sous le nom d’état de nature, et les poètes, sous le vocable d’âge d’or, ont situé derrière nous (…) ce que nous devons devenir a été peint comme quelque chose que nous avons déjà été, et ce que nous avons à atteindre a été représenté comme quelque chose de perdu ».2 Chercher refuge dans une telle mythologie d’où l’invention est absente, c’est dans une certaine mesure adopter une posture dégagée qui peut témoigner soit d’un dépit lié à un idéal moral que l’on pense perverti, soit témoigner d’un souci de voir reproduire un certain ordre dont on tire avantage contre « la menace » (réformiste ou révolutionnaire…). La première attitude peut être appréhendée par une analogie issue de lignes de Claude Lévi-Strauss (1952) : « les personnes âgées considèrent généralement comme stationnaire l’histoire qui s’écoule pendant leur vieillesse en opposition avec l’histoire cumulative dont leurs jeunes ans ont été témoins. Une époque dans laquelle elles ne sont plus activement engagées, où elles ne jouent plus de rôle, n’a plus de sens. »3 A la suite de Lévi-Strauss, on peut oublier cette seule notion d’âge biologique pour penser une « vieillesse » qui serait plus largement un état qui ne permet plus de penser le processuel, le mouvement sans fin qui a chaque instant se doit d’arracher l’Humanité à son inhumanité rampante au sein d’une configuration humaine et d’une temporalité données. La seconde attitude, en revanche, renvoie davantage à tout ce qui fonde les rapports de domination au sein de l’espace social.

 C’est ainsi que la quête d’un état de nature, supposé être cet état qui aurait été préservé dans son immuabilité, que le souci de l’authentique sont autant d’illusions qui font recette, comme l’écrit très bien Sylvie Brunel : « Indigné par les ravages de la société industrielle, dont il constitue pourtant le plus pur produit, le citoyen urbain du monde moderne porte au pinacle la beauté des milieux « sauvages » forcément « menacés » et « l’authenticité » des modes de vie traditionnels. Il oublie ce que savent depuis longtemps les géographes : les paysages naturels n’existent plus depuis longtemps, ils ont été façonnés par l’homme, les sociétés comme les écosystèmes sont en perpétuelle évolution car c’est la condition de leur perpétuation. »4

 

Il faut envisager l'horizon dans le changement, cet horizon étant lui-même, dans un rapport dialectique, changeant. 

© GC 2006

(1) Fichte, Johann Gottlieb (1762-1814), philosophe allemand

(2) cité par Corcuff, Ph., Les grands penseurs de la politique, éds. Armand Colin, coll. 128, 2ème éd. de 2005, pp.64-65

(3) Lévi-Strauss, C., in Races et histoire, Denoël, coll. Folio – essais, rééd. 1987

(4) Brunel, S., Quand le tourisme dysneylandise la planète…, in Sciences Humaines n°174, août 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Développement

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