Extrême droite ; Jean-Marie Le Pen

Publié le par DAI

Contre les soumissions de la pensée

Pas plus les idées d’extrême droite que les militants et électeurs du Front national – réguliers ou occasionnels – ne doivent être considérés comme autant de phénomènes relevant de l'irrationnel et, partant, "incompréhensibles". Car rien de ce que l’on cherche à désigner ainsi n’a d’existence autonome située hors du monde social, hors de la raison, dont aucune détermination objective qui soit extérieure à l’objet ne saurait rendre compte. Enfin, et même si la genèse de tels sentiments peut être expliquée, passion et émotion hypothèquent toujours la possibilité de la réflexion ; de la mise à jour d’éléments de compréhension et d’explication, précisément dépassionnés.

C’est donc dans une perspective compréhensive, très parcellaire (commandée par la nécessité de délimiter l’objet d’un article de taille et de portée modestes), que seront considérés dans les lignes qui suivent quelques étapes d’une construction idéologique (évocation d’une période qui débute ici en 1968), et quelques traits caractéristiques du président du Front national Jean-Marie Le Pen.

Quelques étapes d’une construction idéologique

C’est en 1968 que naît le «CRECE» (groupement de recherche et d’étude de la civilisation européenne), à l’initiative de quelques intellectuels qui nourrissent alors le projet de donner une nouvelle impulsion aux thèses de l’extrême droite française(1). A la mesure de l’intitulé valorisant du mouvement, les initiateurs savent alors la nécessité de développer des thématiques « ne rappelant pas trop les thèses du nazisme ou du fascisme »(2), sans toutefois qu’elles trahissent l’idéologie anti-égalitariste qui fait l’extrême droite depuis ses origines. Le GRECE s’attache ainsi à ne plus présenter un profil raciste et prend donc ses distances avec la notion de "race", pour la remplacer par une notion–miroir prometteuse, celle de "culture". Puisant dans les théories de l’anthropologie culturelle en les détournant, la notion de "supériorité" laissera dans un même mouvement la place à la notion plus positive de "préservation des différences". L’Autre en tant que "lointain" est alors valorisé à cette aune : il doit être préservé dans sa culture, présentée comme naturelle et immuable. Le thème de la "pureté" de la race devient donc discours sur la pureté de la culture. Cette logique différentialiste permet ainsi la constitution d’un socle idéologique réinventé où les cultures se doivent de préserver cet impératif d’être étanches les unes aux autres : les thèses traditionnelles de l’extrême droite se voient dès lors espérer une nouvelle légitimité sans rien renier de ce fondement : l’Autre en tant que prochain (... donc proche) reste la menace. Une étude menée dans les années 90 auprès de jeunes militants du Front national montre très bien que cette construction idéologique trouve quelque écho lors de la production des discours (même s'il apparait par ailleurs que la conversation reccueillie dans le cadre d'un entre-soi est manifestement raciste et xénophobe)(3).

A la création du GRECE succèdera quelques années plus tard, en 1972, la naissance du Front national, sur l’initiative de plusieurs groupuscules, dont Ordre Nouveau. L'une des motivations qui président à cette époque à la création de ce parti est la perspective d’une participation aux élections législatives qui se tiendront l’année suivante. Durant les années 70 également, la presse d’extrême droite développe une théorie de l’immigration et une certaine façon d’en parler, lesquelles vont progressivement s’imposer dans une grande partie de la presse nationale(4).

Un leader charismatique

 Il serait enfin difficile de ne pas évoquer le « phénomène Le Pen (…) ; la centralité du personnage ainsi désigné (…) »(5), même s’il n’est pas un phénomène hors du commun à lui seul : « Dire phénomène Le Pen permet d’intégrer dans la grille explicative certaines agents sociaux habituellement exclus (à tort) de l’explication des votes : journalistes, politiciens, sondeurs, politologues, historiens, associatifs, ecclésiastiques, artistes… Ils ont en effet concouru à la construction symbolique du phénomène, même si c’est à leur insu, c’est-à-dire sans l’avoir voulu explicitement. »(6). C’est au début des années 80 que Jean-Marie Le Pen accède à une visibilité médiatique qui jusque là lui était déniée(7) : il devient alors cet interlocuteur qui incarne le stéréotype du raciste et du fasciste. Dénoncé sur les plateaux télévisés, il n’en est pas moins reconnu. Le Front national est peut-être «un nain militant»(8), mais Jean-Marie Le Pen est un homme de scène de premier plan. Gérard Althabe, qui postule au lendemain du 21 avril 2002 que le retour de l’histoire n’est en fait qu’un « simulacre de l’histoire » dresse ainsi une galerie de trois personnages de tragédie : « (…) l’évènement centré sur une élection relève de la mise en spectacle. Les états-majors des candidats nous expliquent que ce sont les spécialistes de la communication qui dominent maintenant les pratiques politiques. Si Jospin a échoué, c’est parce qu’il a été un mauvais acteur. Il était à côté du rôle qu’il aspirait à occuper. Chirac fut meilleur acteur que lui. Et Le Pen, sur ce plan là, reste le meilleur de tous ! Jospin semble croire à la valeur des mots. Il croit à ce qu’il récite (…) On a l’impression d’un acteur qui n’a pas lu Diderot, qui ne connaît pas le « paradoxe du comédien » (celui-ci doit être distant du texte qu’il récite !). Chirac, lui, est beaucoup plus distancié. Il avait déjà fait le coup avec la « fracture sociale » sept ans plus tôt. Il ne cherche pas à croire à ce qu’il dit. Quant à Le Pen, il joue parfaitement son rôle. Chirac a choisi le registre de la tragédie. Le Pen préfère celui du drame ou de la comédie. »(9)

Ainsi Jean-Marie Le Pen aurait saisi mieux que d’autres la dérision de tout ce jeu théâtral. Il assume d'ailleurs mieux que la plupart des acteurs politiques cette alternance d'humour, de colères et de propos fantasmatiques... Bref ! il joue et surjoue avec excellence.

© GC 2006

(1) Ce projet s’accompagne de la création d’une « Nouvelle Droite », mouvement autoproclamé «métapolitique».

(2) In Crépon, S., L’extrême droite sur le terrain des anthropologues, une inquiétante familiarité, Socio-Anthropologie ; N°10

(3) Crépon, S., Ibid

(4) Cf. le travail de Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots (Eds. Kiné, 1991), où cette linguiste de formation réalise une importante recherche lexicologique et lexicométrique portant sur la presse politique de l’extrême droite à l’extrême gauche durant une période allant de 1974 à 1984.

(5) Le Bohec, J., Sociologie du phénomène Le Pen, La découverte, coll. repères, 2005, p7

(6) Le Bohec, J. Ibid, p7-8

(7) Pour des raisons tactiques, François Mitterand n’aurait à cette époque pas été étranger à cette accession aux médias télévisés (Cf. Le Bohec, op.cit.)

(8) L’expression est de Gérard Althabe

(9) Althabe, G., Hess, R., Une biographie entre ici et ailleurs, eds. L’Harmattan, 2005

Publié dans Sociologie

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