Penser l'individualisme avec Durkheim

Publié le par DAI

Contre les soumissions de la pensée

"L'opposition de l'individuel et du collectif est souvent apparue comme un axe structurant pour la sociologie. Un des "pères fondateurs" de la sociologie universitaire française, Emile Durkheim, a ainsi fortement contribué à établir une séparation disciplinaire nette entre l'individuel et le collectif, le premier revenant à la psychologie et le second à la sociologie."

(Philippe Corcuff, in Figures de l'individualité, de Marx aux sociologies contemporaines, EspacesTemps.net.Textuel, 12.07.2005)

Cette "séparation disciplinaire nette" dont est crédité Emile Durkheim doit être considérée avec prudence. N'écrit-il pas en 1898 (1) que l'individualisme est "désormais le seul système de croyances qui puisse assurer l'unité morale" d'un pays comme la France ? Le sociologue nous dit ainsi  que les sociétés modernes, volumineuses, aux vastes territoires, sont de moins en moins en mesure d'offrir une résistance aux "variations individuelles" : chacun suit de plus en plus son "sens propre" ; les consciences diffèrent tant et si bien que bientôt "les membres d'un même groupe social n'auront plus rien de commun entre eux que leur qualité d'homme". La seule religion possible deviendrait en ce sens la "religion de l'humanité". Que peut-on alors honorer en commun si ce n'est l'homme lui-même ? Et si on lit plus avant Durkheim, on constate dès lors que le philosophe-ministre Ferry n'a rien inventé (2) : "Voilà comment l'homme est devenu, écrit encore Durkheim, un dieu pour l'homme et pourquoi il ne peut plus, sans se mentir à soi-même, se faire d'autres dieux. Et comme chacun de nous incarne quelque chose de l'humanité, chaque conscience individuelle a en elle quelque chose de divin, et se trouve ainsi marquée d'un caractère qui la rend sacrée et inviolable aux autres. Tout l'individualisme est là ; et c'est là ce qui en fait la doctrine nécessaire."

La morale chrétienne condamne l'individualisme ?

"(...) ignore-t-on, rappelle Durkheim, que l'originalité du christianisme a justement consisté dans un remarquable développement de l'esprit individualiste ? Alors que la religion de la cité était tout entière faite de pratiques matérielles d'où l'esprit était absent, le christianisme a montré dans la foi intérieure, dans la conviction personnelle de l'individu la condition essentielle de la piété. Le premier, il a enseigné que la valeur morale des actes doit se mesurer d'après l'intention, chose intime par excellence, qui se dérobe par nature à tous les jugements extérieurs et que l'agent seul peut apprécier avec compétence. Le centre même de la vie morale a été ainsi transporté du dehors au dedans et l'individu érigé en juge souverain de sa propre conduite, sans avoir d'autres comptes à rendre qu'à lui-même et à son Dieu."

Mais enfin !... quelle est donc cette infâme réhabilitation de l'individualisme tant décrié ?

Il ne faut pas s'y méprendre : "Une similitude verbale a pu faire croire que l'individualisme dérivait nécessairement de sentiments individuels, partant égoïstes. En réalité, la religion de l'individu est d'institution sociale, comme toutes les religions connues. (...) Voilà comment on peut, sans contradiction, être individualiste tout en disant que l'individu est un produit de la société, plus qu'il n'en est la cause." On retrouve là un paradigme durkheimien bien connu : l'individu est plus "agi" qu'il n'agit...

Que nous dit Durkheim, en résumé ? Que l'individualisme se doit d'être cette religion d'institution sociale qui - en tant qu'elle honore et protège l'individu - le défend dans ses droits divinisés d'humain et défend du même coup "les intérêts vitaux de la société". Il faut ici avoir à l'esprit que cette conception ne saurait s'accomoder de la doctrine économique libérale sans que soit opérée une confusion, puisqu'aucune agrégation de fins privées basées sur la libre initiative n'est en mesure de garantir des fins qui les dépassent et qui suscitent "l'adhésion unanime", en vue de cette dévolution à une indispensable "religion de l'humanité".

 © GC 2006

 

 

 

(1) Les citations d'Emile Durkheim sont extraites du texte L'individualisme et les intellectuels, in La science sociale et l'action,  PUF, avril 1987, 2°éd.

(2) Ferry, L., L'homme-Dieu ou le sens de la vie, éds. Grasset et Fasquelle, 1997.

 

Publié dans Sociologie

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clic 20/08/2006 21:53

tout juste. Et je suis étonné que Corcuff (que j'ai jamais lu, mais que je pensais un peu plus informé) dise quelque chose d'aussi idiot...  à moins que la troncature ne lui rende pas justice...En dehors du texte "l'individualisme et les intellectuels" on trouve une présentation très claire dans la préface à "la division du travail social" de l'importance de l'individualisme pour Durkheim. Sans compter que celui-ci a fait une étude sur "le suicide" qu'on pourra difficilement présenter comme une forme "d'action collective".Je commence toujours mes cours en dehors de la fac de socio en expliquant que les sociologues s'intéressent d'abord aux individus, j'insiste là dessus, je fais justement cette différence avec la psychologie, mais en expliquant qu'un sociologue rapporte les comportements des individus à des éléments extérieurs (selon les sociologues: la culture, les autres, l'idée que l'individu se fait des autres, etc.) et que c'est là "l'imagination sociologique" pour reprendre Mills. Si ils lisent Corcuff, je vais être dans