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Guy Courtel

 

Dimanche 15 janvier 2006

Contre les soumissions de la pensée

"L'opposition de l'individuel et du collectif est souvent apparue comme un axe structurant pour la sociologie. Un des "pères fondateurs" de la sociologie universitaire française, Emile Durkheim, a ainsi fortement contribué à établir une séparation disciplinaire nette entre l'individuel et le collectif, le premier revenant à la psychologie et le second à la sociologie."

(Philippe Corcuff, in Figures de l'individualité, de Marx aux sociologies contemporaines, EspacesTemps.net.Textuel, 12.07.2005)

Cette "séparation disciplinaire nette" dont est crédité Emile Durkheim doit être considérée avec prudence. N'écrit-il pas en 1898 (1) que l'individualisme est "désormais le seul système de croyances qui puisse assurer l'unité morale" d'un pays comme la France ? Le sociologue nous dit ainsi  que les sociétés modernes, volumineuses, aux vastes territoires, sont de moins en moins en mesure d'offrir une résistance aux "variations individuelles" : chacun suit de plus en plus son "sens propre" ; les consciences diffèrent tant et si bien que bientôt "les membres d'un même groupe social n'auront plus rien de commun entre eux que leur qualité d'homme". La seule religion possible deviendrait en ce sens la "religion de l'humanité". Que peut-on alors honorer en commun si ce n'est l'homme lui-même ? Et si on lit plus avant Durkheim, on constate dès lors que le philosophe-ministre Ferry n'a rien inventé (2) : "Voilà comment l'homme est devenu, écrit encore Durkheim, un dieu pour l'homme et pourquoi il ne peut plus, sans se mentir à soi-même, se faire d'autres dieux. Et comme chacun de nous incarne quelque chose de l'humanité, chaque conscience individuelle a en elle quelque chose de divin, et se trouve ainsi marquée d'un caractère qui la rend sacrée et inviolable aux autres. Tout l'individualisme est là ; et c'est là ce qui en fait la doctrine nécessaire."

La morale chrétienne condamne l'individualisme ?

"(...) ignore-t-on, rappelle Durkheim, que l'originalité du christianisme a justement consisté dans un remarquable développement de l'esprit individualiste ? Alors que la religion de la cité était tout entière faite de pratiques matérielles d'où l'esprit était absent, le christianisme a montré dans la foi intérieure, dans la conviction personnelle de l'individu la condition essentielle de la piété. Le premier, il a enseigné que la valeur morale des actes doit se mesurer d'après l'intention, chose intime par excellence, qui se dérobe par nature à tous les jugements extérieurs et que l'agent seul peut apprécier avec compétence. Le centre même de la vie morale a été ainsi transporté du dehors au dedans et l'individu érigé en juge souverain de sa propre conduite, sans avoir d'autres comptes à rendre qu'à lui-même et à son Dieu."

Mais enfin !... quelle est donc cette infâme réhabilitation de l'individualisme tant décrié ?

Il ne faut pas s'y méprendre : "Une similitude verbale a pu faire croire que l'individualisme dérivait nécessairement de sentiments individuels, partant égoïstes. En réalité, la religion de l'individu est d'institution sociale, comme toutes les religions connues. (...) Voilà comment on peut, sans contradiction, être individualiste tout en disant que l'individu est un produit de la société, plus qu'il n'en est la cause." On retrouve là un paradigme durkheimien bien connu : l'individu est plus "agi" qu'il n'agit...

Que nous dit Durkheim, en résumé ? Que l'individualisme se doit d'être cette religion d'institution sociale qui - en tant qu'elle honore et protège l'individu - le défend dans ses droits divinisés d'humain et défend du même coup "les intérêts vitaux de la société". Il faut ici avoir à l'esprit que cette conception ne saurait s'accomoder de la doctrine économique libérale sans que soit opérée une confusion, puisqu'aucune agrégation de fins privées basées sur la libre initiative n'est en mesure de garantir des fins qui les dépassent et qui suscitent "l'adhésion unanime", en vue de cette dévolution à une indispensable "religion de l'humanité".

 © GC 2006

 

 

 

(1) Les citations d'Emile Durkheim sont extraites du texte L'individualisme et les intellectuels, in La science sociale et l'action,  PUF, avril 1987, 2°éd.

(2) Ferry, L., L'homme-Dieu ou le sens de la vie, éds. Grasset et Fasquelle, 1997.

 

Par DAI - Publié dans : Sociologie
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Vendredi 2 décembre 2005

Contre les soumissions de la pensée

 

L'Etat ne souhaitait qu'exprimer sa reconnaisance pour "l'oeuvre accomplie" et donner enfin "la place qu'elle mérite" à la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord" (1). Où ? Dans les programmes de recherche universitaire, tout d'abord, sachant qu'il faut parfois savoir montrer la bonne direction à la recherche qui ne sait pas toujours et quoi chercher. L'Assemblée nationale et le Sénat adoptèrent alors la loi qui consacrerait tant d'évidences partagées. Et les programmes scolaires ? Ils reconnaîtraient "en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord" (2)

Pour autant, faudrait-il en venir à penser que ce volontarisme héroïque de l'UMP et l'attitude consensuelle du PS "co-adoptant" - qui depuis a reconnu un "manque de vigilance" - ont pu trahir quelque calcul électoraliste des uns ; quelque volonté d'envoyer un signal (fort) ; quelque pression (...d'anciens colons, simplement du fait qu'ils sont toujours, aujourd'hui, nombreux et influents) ?

Des chercheurs de bien mauvaise composition n'ont pas tardé, le 25 mars dernier, à lancer une pétition contre une "histoire officielle". Phénomène de contagion : les enseignants leur ont bientôt emboîté le pas en se proposant - les effrontés - de continuer à utiliser les travaux des historiens contre une histoire "officielle et révisionniste". La Ligue des Droits de l'Homme a également lancé une pétition.

Hamlaoui Mekachera, ministre délégué aux Anciens combattants, ne comprend pas : "Je ne vois vraiment pas au nom de quoi les représentants de la nation ne pourraient pas s’exprimer sur ces sujets qui devraient être réservés à des spécialistes plus ou moins autoproclamés.", nous dit-il dans une tribune du Monde du 8 mai 2005. Mais que peut bien vouloir dire "s'exprimer" ? Donner son avis, ou produire une injonction, un impératif, lorsqu'on est le "législateur qui légifère" ?

De quoi parle-t-on, d'ailleurs ? De l'aspect positif du fait colonial dans son ensemble, ou d'avancées de fait (en termes d'infrastructures ; sanitaires) au sein d'un projet civilisationnel raciste et exterminateur ? Autre temps, autre Histoire, mais Hitler n'avait-il pas contribué à relancer l'économie de son pays...?

Une "cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme" au regard du colonialisme, "un des plus grands crimes contre l’humanité que l’histoire a connus" : Abdelaziz Bouteflika "s'exprime" en ces mots le 29 juin 2005. On ne voit d'ailleurs pas en quoi, monsieur le ministre Hamlaoui Mekachera, il ne pourrait légitimement s'exprimer sur ce sujet.

Mais que fait l'UMP ?

"L'immense majorité du groupe UMP", selon son président, Bernard Accoyer, n'entend pas revenir sur le texte voté au Parlement. "Changer notre position n'est pas justifié, analyse M. Accoyer, même si nous considérons qu'écrire l'histoire par la loi est une ineptie. Mais si l'on revient sur ce point, alors il faut revenir sur tout ce qui, dans la loi, a trait à l'histoire, que ce soit la condamnation de l'esclavage ou la reconnaissance du génocide arménien." (3)

Cette idée de "rôle positif" devient donc, par la force des choses, inamovible, car il faut éviter le risque de devoir demain ne plus condamner l'esclavage ou de ne plus reconnaître le génocide arménien... 

... Merci, Monsieur Accoyer, pour cette présence d'esprit salutaire.

 © GC 2005

(1) Article 1er de la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.

(2) ibid, article 4

(3) cité par Roger, Patrick, in Le Monde, 30/11/2005

 


Par DAI - Publié dans : Mémoire
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Dimanche 20 novembre 2005

Contre les soumissions de la pensée

... Et Rachid Arab d'expliquer avec déférence à Etienne Mougeotte, lors d'une émission radiophonique du 20 novembre dernier, que ça les énerve d'entendre parler d'intégration. Ce dernier, qui vient de faire la démonstration que les "élus" d'une célèbre émission de télé-"réalité" servent aussi bien les considérations marketing que la nécessaire représentation de la diversité des filles et des fils de la République chers à Jacques Chirac, dit qu'il n'utilisera donc plus ce terme.

Qu'à cela ne tienne !... Il ne s'agit pas de s'arrêter aux mots, puisqu'on sait bien, par delà, ce que lui voulait dire. Et que ce qu'il faut bien comprendre, en l'occurence, c'est qu'ils sont comme nous.

...Faible instant de répit, puisqu'une animatrice explique presqu'aussitôt qu'ils sont... nous !

Faudrait-il enlever le "comme", maintenant ?

Comme les gens s'attachent aux mots !...

... et qui sont donc enfin ces personnes du collectif lmsi ("Les Mots Sont Importants") ?

© GC 2005

Voir aussi : Parler, ou être parlé ?

 

Par DAI - Publié dans : Production du discours
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Mardi 25 octobre 2005

Contre les soumissions de la pensée

 

(...) ... puis c'est vraiment immoral, tout ça !... (...) Tous pourris ! (...)  Moi, j'ai aucune pitié pour ces gens-là !...

 Rien n'est "donné" et la compréhension, toujours issue d'un effort de (re-)construction, est en cela une lourde astreinte : elle oblige à interroger constamment "le produit d'innombrables actions de construction qui sont toujours déjà faites et à refaire".(1) D'où une tentation lancinante du jugement de valeur préréflexif, qui remplit notamment cette fonction de nous préserver autant de l'effort que de l'inconfort (que peut constituer la remise en cause de nos systèmes de représentation et de valeurs...).

Ne pas se constituer en "reconstructeur", contre l'amnésie que favorise par exemple le seul rapport à l'immédiat(2), revient à ne pas s'offrir les moyens de percevoir en quoi M. J.-Marie Le Pen "fait" autant qu'il "est fait" ; en quoi la prostituée fait autant qu'elle est faite ; en quoi tel autre phénomène, objet d'exaltation ou de courroux (et lorsqu'il ne renvoie qu'à la seule énonciation morale) hypothèque nos chances de réappropriation, qui passe par l'examen des différentes genèses à l'origine du monde social ; genèses qu'il s'agit de dé-masquer.

La lutte contre un certain degré de "chaos mental" ; contre un certain "chaos de l'agir", passe par la (re-)construction de nos propres "données", en un mouvement astreint...

 

© GC 2005

Voir également : Prendre le parti de la sociologie

(1) Bourdieu, P., Post-scriptum - Une classe objet, in Le bal des célibataires, Le Seuil, coll. Points, p249, éd. mars 2002

(2) L' "actualité", dont le flux ne cesse de croître, est une forme d'immédiateté qui constitue rapidement un "vacarme" et souvent un frein à toute véléité d'analyse.

Par DAI - Publié dans : Sociologie
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Samedi 15 octobre 2005

Prendre "le parti de la sociologie dérange suffisamment le monde social pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'engager dans un quelconque parti ou pour un quelconque cause, fût-elle la plus honorable." (C. de Montlibert, in Implication et engagement, textes réunis par Ph. Fritsch, PUL, 2000).

"La cause est ainsi entendue", pourrait-on dire vulgairement : "dé-ranger", bousculer l'appréhension commune du monde social pour porter au jour des déterminations, contre l'ignorance et les certitudes premières, constitue un engagement, une puissante "prise à parti" d'un monde qui impose et reproduit ses dominations sur un mode quasi-hypnotique, magique. Il s'agit-là de l'une des tâches premières assignées au sociologue.

Est alors visé cet objectif de rendre compte, contre la tentation de l'explication totalisante ou du sociologisme, des effets libérateurs d'un type de déconstruction, de (re)construction du monde social. Déplaçant le regard, il s'agit ainsi de tenter de rendre visibles certaines déterminations à l'oeuvre quant à des faits - dont les plus banals - qui touchent à notre quotidien, par-delà cette sensation d'être confrontés à tant d' "évidences" partagées.  

 

 

 
Par DAI - Publié dans : Sociologie
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