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Guy Courtel

 

Dimanche 30 avril 2006

Contre les soumissions de la pensée

L'homme et son environnement

Il en est ainsi si l'on en croit la Bible de Jérusalem : l'homme est un couronnement de la création. « Car Dieu dit : ″Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.1 Il s’ensuit dès lors que l’homme est le Sujet ; que bien loin d’être l’un des éléments d’un tout que serait la nature, il est dès l’origine entité séparée. Il existe ainsi un abîme entre lui et le monde ″objet″. Il est « un observateur extérieur à la nature, celle-ci n’étant devant lui qu’un ″paysage2, un environnement – le sien – qu’il va dominer…

 

 

Le sort de la biodiversité ? Une grotte du pôle nord…

2006 : « Le gouvernement norvégien est en train de réactiver un ancien projet de construction d’une cave artificielle au sein d’une montagne gelée, dans l’île de Svalbard (à la limite du cercle polaire arctique), afin de sanctuariser la diversité génétique des semences des plantes cultivées. Ce ″coffre-fort de la fin du monde″ accueillera deux millions de lots de semences de toutes les variétés cultivées connues. Pour M. Cary Fowler, directeur du Global Crop Diversity Trust, promoteur du projet, ″si le pire se réalisait, cela permettrait au monde de reconstruire l’agriculture sur la planète″. Parmi les donateurs, on compte DuPont et Syngenta, deux multinationales de l’agrochimie contrôlant une part importante des brevets sur les biotechnologies et la production de plantes génétiquement modifiées (PGM). Si les industriels promoteurs des cultures transgéniques prennent ainsi au sérieux la nécessité de sauvegarder les ressources génétiques des plantes, c’est parce que de nombreux indices attestent la contamination de plantes conventionnelles par des PGM (…) »3

L’homme dans et par son environnement…

L’homme à une double appartenance : il fait partie d’un ordre naturel et d’un ordre social. Il est à la fois être de nature et être de culture. Ce qui fait son humanité n’est pas donné dès la naissance : il ne l’acquiert que dans le bain relationnel de la « constellation humaine » décrite par N. Elias, au sein de laquelle il agit (…et "est agit"), sachant qu’elle est toujours plus puissante que lui-même. Cette constellation lui fixe aussi bien un certain espace que ses limites.

« Et c’est seulement à partir du moment où l’individu cesse de penser ainsi pour lui tout seul, où il cesse de considérer le monde comme quelqu’un qui de ″l’intérieur″ d’une maison regarderait la rue, à l’″extérieur″, à partir du moment où, au lieu de cela, (…) il arrive aussi à se situer lui-même et sa propre maison dans le réseau des rues (…) que s’estompe lentement en lui le sentiment d’être ″intérieurement″ quelque chose pour soi tandis que les autres [et la nature] ne seraient qu’un ″paysage″, ″un environnement″, une ″société″ qui lui ferait face (…). »4

Orientations Génétiques Mortifères

Fions-nous un peu à ce paysan qui sait qu’il appartient à un ensemble plus vaste qui l’a largement précédé ; qui sait que cet ensemble est vivant et trop complexe pour que l’on s’autorise à intervenir puissamment sur des lois organisatrices qui se perdent dans la nuit des temps, armés de nos toutes petites connaissances toute fraîches, très frustres, et… si mal maîtrisées.

© GC 2006

1 La Bible de Jérusalem, in La genèse, De la création au déluge, éds. Desclée de Brouwer, 1999

2 Elias, N., La société des individus, éds. Pocket, coll. Agora, 1997, p99

3 Brac de la Perrière, R.A. & Prat, F., Risques de contamination dans les campagnes, Le Monde Diplomatique, avril 2006

4 Elias, N., op. cit., p99

 

Par DAI - Publié dans : Développement
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Samedi 8 avril 2006

Contre les soumissions de la pensée

 

Le commerce équitable lie un producteur à un consommateur dans le cadre d’un échange commercial. Pour moins inéquitable qu’il soit, cet échange n’en reste pas moins foncièrement inéquitable : transport ; transformation ; vente constituent cette chaîne identique au commerce habituel. Inéquitables encore sont les conditions de production et de protection sociale des uns et des autres.

En tant que "correctif" au cœur d’un système, le commerce dit "équitable" est un mécanisme qui ajoute à la légitimation du processus de mondialisation ; il agit contre la relocalisation nécessaire à l’autosuffisance alimentaire – autrement dit à la sécurité alimentaire – des pays du Sud. Mais ces questions sont souvent reléguées par nombre de militants au rang de l’utopie, ceci au nom de l’inéluctabilité de la mondialisation telle qu’elle est présentée par les économistes néo-libéraux.

C’est ainsi que la délocalisation se découvre une vocation éthique ; que la grande distribution et tels Mc Donald’s deviennent "militants équitables"...

Charitable !

"Juste" ?

 

© GC 2006

N.B. : l’objectif n’est pas ici de "criminaliser" l’intention louable de beaucoup d’entre-nous. Il s’agit davantage de soulever quelques enjeux afin de participer à un débat (… "citoyen") qui pourrait demain déboucher sur d’autres formes d’appropriation des problématiques auxquelles nous sommes confrontés – et surtout associés (…ne serait-ce qu’au titre de consommateurs).

Lien utile : www.actionconsommation.org  Association créée en 2001 pour promouvoir la consommation responsable comme levier économique, levier politique et facteur de transformation, individuelle et collective. Son objectif est de sensibiliser au pouvoir et à la responsabilité des consommateurs, dans leurs gestes d’achat ou de non-achat, les comportements de chacun et par l’interpellation des entreprises et des institutions.  Un souci constant : davantage de cohérence entre nos utopies et nos actes...

Par DAI - Publié dans : Développement
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Mardi 21 mars 2006

Contre les soumissions de la pensée

Jospin ; Raffarin ; Sarkozy ; de Villepin ou tout autre : qu'importe !... Considérer les individus en tant que Sujets agissants isolés à titre quasi-exclusif pour ce qu'ils sont et font, c'est dans une certaine mesure participer de la reproduction indéfinie de ce que l'on voudrait ici dénoncer ; de ce contre quoi on souhaiterait là résister. Car les répertoires d'actions dans lesquels ceux-ci puisent, pour l'essentiel, les dépassent en tant que résultantes d'idéologies organisatrices qui les ont largement précédé et qui ont configuré la société telle qu'on la vit à tel instant, dans un état de stabilité relative.

Celle ou celui qui souhaite emporter la conviction, durable, qu'il faut s'élever contre tel ou tel projet doit garder à l'esprit que tel "locataire" n'apporte rien de déterminant en tant que Sujet isolable pour penser. Il faut en fait appréhender un système dans sa globalité ; dans une perspective compréhensive. Ainsi le jugement individualisant ne saurait réellement bousculer les fondements de ce que tel ou tel peut penser du personnel politique sur le seul plan affectif : ledit plan affectif se passe de raisons.  Et celle ou celui qui apprécie tel leader charismatique ne s'entendra pas conter que  ce dernier est disqualifiable - et inversement - si la "démonstration" n'a pas su dépasser le cadre étriqué d'une position dé-raisonnée.

Certes, "toute révolution est d'abord individuelle", mais les formes collectives de résistance présentent ensuite cet autre intérêt  bien connu que le Tout est plus que la somme des parties (il peut être "moins", mais il est toujours autre). Encore faut-il que les parties soient reconnues comme autant de composants qui, lorsqu'ils s'agrègent, sont en capacité de produire des formes nouvelles. Ces formes nouvelles seront d'autant plus opératoires que les parties et le collectif auront saisi la mesure de ce que chacun peut apporter en terme d'engagement, et qu'on aura laissé chacun porter cet engagement, si humble soit-il.

 

Par DAI - Publié dans : Politique
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Mardi 28 février 2006

Contre les soumissions de la pensée

La question ancienne de la domination et de l’aliénation (et sa grille de lecture inaugurale marxiste) nous accompagne sans discontinuer depuis la Révolution industrielle. Le XXème siècle a vu éclore une « troisième Révolution » ; Révolution dite « informationnelle », où l’impératif de production a bien vite perdu sa position de question centrale. On a ainsi assisté, sur une courte période, à l’émergence d’un système technicien (amplement théorisé à la fin des années 70 par Jacques Ellul1), lequel est davantage qu’une somme de techniques et est en cela « doublement » extérieur à l’homme (toute technique est en soi processus d’extériorisation des capacités de l’homme ; et la logique de système accroît l’autonomie de l’ensemble).

Selon l’expression d’Ellul, on ne peut pas « détechniciser ». Et ce système technicien, dans sa relation immédiate avec l’homme ne présente pas, qui plus est, cette caractéristique d’être médiatisé par une culture qui lui soit extérieure : il impose son ordre. Il est notre unique milieu de vie et il se présente comme un moyen efficace.

 

On peut dire en outre, d’une autre manière, qu’on ne peut pas « dé-développer » : le discours anti-développementaliste n’est pas tenable pour les raisons ci-dessus exposées. Par ailleurs, et sauf à être en présence d’un principe entropique subi et non stratégique, on voit mal comment « décroître ». Certes, le discours actuel sur la décroissance n’est pas unifié et porte en ce sens des potentialités relatives à tout débat ouvert - ce dont on ne peut que se réjouir - mais la notion ne saurait être opératoire en tant que telle ; elle n’est pas un concept, un objet sociologique mais davantage un vaste « réactif » (ce qui est déjà beaucoup…) à considérer comme tel.

Il me semble qu’il faut davantage poser les bases d’un « alter-développement » ; lesquelles postuleraient la possibilité de s’extraire de l’impensé généralisé qui accompagne le développement engendré par la troisième Révolution ci-dessus évoquée, reposant notamment sur sur une circulation (...de l'information, des flux) impensée, non pas dans ses contenus, mais dans ce que les procédés et l'autonomie à l'oeuvre supposent et engendrent (en termes de dominations, notamment).

© GC 2006

 

1 Ellul, Jacques, Le Système technicien, Eds. Le Cherche Midi, 2004  (1977 pour la première édition)

Par DAI - Publié dans : Développement
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Mardi 24 janvier 2006

Contre les soumissions de la pensée

Pas plus les idées d’extrême droite que les militants et électeurs du Front national – réguliers ou occasionnels – ne doivent être considérés comme autant de phénomènes relevant de l'irrationnel et, partant, "incompréhensibles". Car rien de ce que l’on cherche à désigner ainsi n’a d’existence autonome située hors du monde social, hors de la raison, dont aucune détermination objective qui soit extérieure à l’objet ne saurait rendre compte. Enfin, et même si la genèse de tels sentiments peut être expliquée, passion et émotion hypothèquent toujours la possibilité de la réflexion ; de la mise à jour d’éléments de compréhension et d’explication, précisément dépassionnés.

C’est donc dans une perspective compréhensive, très parcellaire (commandée par la nécessité de délimiter l’objet d’un article de taille et de portée modestes), que seront considérés dans les lignes qui suivent quelques étapes d’une construction idéologique (évocation d’une période qui débute ici en 1968), et quelques traits caractéristiques du président du Front national Jean-Marie Le Pen.

Quelques étapes d’une construction idéologique

C’est en 1968 que naît le «CRECE» (groupement de recherche et d’étude de la civilisation européenne), à l’initiative de quelques intellectuels qui nourrissent alors le projet de donner une nouvelle impulsion aux thèses de l’extrême droite française(1). A la mesure de l’intitulé valorisant du mouvement, les initiateurs savent alors la nécessité de développer des thématiques « ne rappelant pas trop les thèses du nazisme ou du fascisme »(2), sans toutefois qu’elles trahissent l’idéologie anti-égalitariste qui fait l’extrême droite depuis ses origines. Le GRECE s’attache ainsi à ne plus présenter un profil raciste et prend donc ses distances avec la notion de "race", pour la remplacer par une notion–miroir prometteuse, celle de "culture". Puisant dans les théories de l’anthropologie culturelle en les détournant, la notion de "supériorité" laissera dans un même mouvement la place à la notion plus positive de "préservation des différences". L’Autre en tant que "lointain" est alors valorisé à cette aune : il doit être préservé dans sa culture, présentée comme naturelle et immuable. Le thème de la "pureté" de la race devient donc discours sur la pureté de la culture. Cette logique différentialiste permet ainsi la constitution d’un socle idéologique réinventé où les cultures se doivent de préserver cet impératif d’être étanches les unes aux autres : les thèses traditionnelles de l’extrême droite se voient dès lors espérer une nouvelle légitimité sans rien renier de ce fondement : l’Autre en tant que prochain (... donc proche) reste la menace. Une étude menée dans les années 90 auprès de jeunes militants du Front national montre très bien que cette construction idéologique trouve quelque écho lors de la production des discours (même s'il apparait par ailleurs que la conversation reccueillie dans le cadre d'un entre-soi est manifestement raciste et xénophobe)(3).

A la création du GRECE succèdera quelques années plus tard, en 1972, la naissance du Front national, sur l’initiative de plusieurs groupuscules, dont Ordre Nouveau. L'une des motivations qui président à cette époque à la création de ce parti est la perspective d’une participation aux élections législatives qui se tiendront l’année suivante. Durant les années 70 également, la presse d’extrême droite développe une théorie de l’immigration et une certaine façon d’en parler, lesquelles vont progressivement s’imposer dans une grande partie de la presse nationale(4).

Un leader charismatique

 Il serait enfin difficile de ne pas évoquer le « phénomène Le Pen (…) ; la centralité du personnage ainsi désigné (…) »(5), même s’il n’est pas un phénomène hors du commun à lui seul : « Dire phénomène Le Pen permet d’intégrer dans la grille explicative certaines agents sociaux habituellement exclus (à tort) de l’explication des votes : journalistes, politiciens, sondeurs, politologues, historiens, associatifs, ecclésiastiques, artistes… Ils ont en effet concouru à la construction symbolique du phénomène, même si c’est à leur insu, c’est-à-dire sans l’avoir voulu explicitement. »(6). C’est au début des années 80 que Jean-Marie Le Pen accède à une visibilité médiatique qui jusque là lui était déniée(7) : il devient alors cet interlocuteur qui incarne le stéréotype du raciste et du fasciste. Dénoncé sur les plateaux télévisés, il n’en est pas moins reconnu. Le Front national est peut-être «un nain militant»(8), mais Jean-Marie Le Pen est un homme de scène de premier plan. Gérard Althabe, qui postule au lendemain du 21 avril 2002 que le retour de l’histoire n’est en fait qu’un « simulacre de l’histoire » dresse ainsi une galerie de trois personnages de tragédie : « (…) l’évènement centré sur une élection relève de la mise en spectacle. Les états-majors des candidats nous expliquent que ce sont les spécialistes de la communication qui dominent maintenant les pratiques politiques. Si Jospin a échoué, c’est parce qu’il a été un mauvais acteur. Il était à côté du rôle qu’il aspirait à occuper. Chirac fut meilleur acteur que lui. Et Le Pen, sur ce plan là, reste le meilleur de tous ! Jospin semble croire à la valeur des mots. Il croit à ce qu’il récite (…) On a l’impression d’un acteur qui n’a pas lu Diderot, qui ne connaît pas le « paradoxe du comédien » (celui-ci doit être distant du texte qu’il récite !). Chirac, lui, est beaucoup plus distancié. Il avait déjà fait le coup avec la « fracture sociale » sept ans plus tôt. Il ne cherche pas à croire à ce qu’il dit. Quant à Le Pen, il joue parfaitement son rôle. Chirac a choisi le registre de la tragédie. Le Pen préfère celui du drame ou de la comédie. »(9)

Ainsi Jean-Marie Le Pen aurait saisi mieux que d’autres la dérision de tout ce jeu théâtral. Il assume d'ailleurs mieux que la plupart des acteurs politiques cette alternance d'humour, de colères et de propos fantasmatiques... Bref ! il joue et surjoue avec excellence.

© GC 2006

(1) Ce projet s’accompagne de la création d’une « Nouvelle Droite », mouvement autoproclamé «métapolitique».

(2) In Crépon, S., L’extrême droite sur le terrain des anthropologues, une inquiétante familiarité, Socio-Anthropologie ; N°10

(3) Crépon, S., Ibid

(4) Cf. le travail de Simone Bonnafous, L’immigration prise aux mots (Eds. Kiné, 1991), où cette linguiste de formation réalise une importante recherche lexicologique et lexicométrique portant sur la presse politique de l’extrême droite à l’extrême gauche durant une période allant de 1974 à 1984.

(5) Le Bohec, J., Sociologie du phénomène Le Pen, La découverte, coll. repères, 2005, p7

(6) Le Bohec, J. Ibid, p7-8

(7) Pour des raisons tactiques, François Mitterand n’aurait à cette époque pas été étranger à cette accession aux médias télévisés (Cf. Le Bohec, op.cit.)

(8) L’expression est de Gérard Althabe

(9) Althabe, G., Hess, R., Une biographie entre ici et ailleurs, eds. L’Harmattan, 2005

Par DAI - Publié dans : Sociologie
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